‹ Les boucaniers (volume 2)Chapitre 61 sur 240 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

teur, vaincre bien des hésitations et des répugnances intimes; enfin il était sorti vainqueur dans cette lutte avec son amour -propre; et voilà qu'au moment où il acceptait bravement l'ennui de sa position de solliciteur, survenait un événement qui de cet ennui faisait une honte.

Avec cette rapidité de conception que donne l'approche du danger, il se vit, en présence d'une femme qu'il ne connaissait même pas, le front humilié, l'air interdit, n'osant prononcer une parole, et ne sortant enfin de son silence que pour formuler une demande hasardée d'argent: à cette pensée il se sentit faiblir.

— Eh bien ! monsieur, reprit l'employé, désirez-vous que je vous accompagne chez notre demoiselle?

On appelait demoiselles à cette époque toutes les femmes qui n'appartenaient pas à la noblesse.

De Morvan fut sur le point de refuser. Deux considérations le retinrent : d'abord il craignit que, s'il s'éloignait après l'esclandre qu'il avait fait en donnant une leçon de politesse au commis insolent, son départ ne ressemblât à une fuite ; ensuite que Nativa ne mit en doute ce grand dévouement dont il avait fait parade au-

près d'elle, et qui s'arrêlait timidement devant un premier obstacle.

Il fallait se décider promptement, car une hésitation plus longue eût eu pour résultat d'aggraver sa position. De Morvan, ainsi que cela arrive souvent aux poltrons, brûla ses vaisseaux, afin de se fermer toute retraite.

— Allons voir mademoiselle Cointo, rcpondit-il.

L'employé, passant devant le chevalier pour lui indiquer le chemin, traversa plusieurs bureaux, puis, ouvrant enfin, sans frapper, une porte:

— Notre demoiselle, dit-il en s'éloignant aussitôt, voici un jeune gentilhomme qui désire vous parler.

De Morvan, aussi vivement que désagréablement ému, s'inclina devant la chargée de pouvoirs de l'armateur, beaucoup plus bas qu'il n'eût fait en toute autre circonstance.

Mademoiselle Cointo, âgée d'environ cinquante-cinq ans, était une grosse petite femme, à la figure commune et sans expression, aux manières vulgaires.

Occupée, lorsque le chevalier entra, à chiffrer des colonnes d'addition, elle leva sur lui un regard interrogateur, et lui adressant une révérence écourlée :

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