CHAPITRE VI
vous êtes et quel intérêt vous avez à jouer le rôlede maquignon, car je supposeque vous m'accordez assez de perspicacité pour n'être pas dupe de votre travestissement.
— Allons bon ! répondit Mathurin en accompagnant ces paroles dun gros rire, je vois que votre domestique Alain m'a noirci dans votre esprit! Et qui, diable ! voulez -vous donc que je sois? Un prince déguisé et voyageant incognito? Hélas! mon cher monsieur, je ne suis que trop bien un pauvre maquignon, et la preuve, c'est que je viens justement pour vous proposer de vous acheter votre cheval.
Le visage de Mathurin respirait une telle bonhomie et sa parole une si grande franchise, que Morvan se sentit ébranlé. Toutefois, ne voulant pas paraître céder de suite, il reprit :
— Le rare courage que vous avez montré en m'accompagnant dans l'expédition que nous avons faite ensemble pour essayer de sauver le navire échoué sur les roches de Penmarck, puis la manière bizarre dont vous vous êtes ensuite éloigné, nie paraissent en contradiction avec la position que vous vous donnez.
— Je consens à recevoir une volée de coups de bâton si je comprends vos raisons! répondit Mathurin en éclatant une seconde fois de rire.
Eh bien, ils sont jolis tout de même vos raisonnements ! Et pourquoi donc un maquignon, je vous prie, n'aurait-il pas, comme un autre homme, de la pitié et du courage au cœur? h Dame ! que je me suis dit, puisque ce gentilhomme joue sa vie pour porter secours à de malheureux naufragés, je ne vois pas trop cequi m'empêcherait de l'imiter et de risquer un peu aussi ma peau ! » et je vous ai suivi. Quant à la façon peu civile dont je vous ai ensuite quitté, cela ne prouve qu'une chose, c'est que si nous ne sommes pas, nous autres maquignons, toujours parfaitement élevés, nous connaissons au moins le prix du temps : j'avais affaire ailleurs, et je suis parti sans m'inquiéter davantage de vous, voilà!
— Mais enfin pourquoi en arrivant à Penmarck avez-vous pris auprès de mon domestique des informations sur mon compte et lui avezvous donné deux écus?
— J'ai interrogé votre domestique et je lui ai donné deux écus parce que j'avais une affaire à vous proposer et que je désirais mettre le bas Breton dans mes intérêts. Les gens de ma profession, cela est connu, savent semer pour récolter.
— Et quelle était, je vous prie, cette affaire?