CHAPITRE PREMIER
sous bien des rapports, si vous respectiez le bien de Dieu et si vous ne portiez pas secours, comme vous le faites, aux navires en détresse.
— J'en suis bien fâché pour les gars de Penmarck, répondit le chevalier de Morvan, mais il faudra bien qu'ils s'habituent à mes manières. Jamais je ne consentirai à devenir, par une lâche inaction, le complice tacite de leurs assassinats. S'ils trouvent à redire à ma conduite, qu'ils viennent me faire leurs observations et je les recevrai comme ils méritent de l'être !
— Il n'y a pas de danger qu'ils osent jamais vous parler en face. Ils savent trop bien que quand vous dites à un homme : u Tu as péché, tu vas être puni, » cet homme-là doit s'estimer heureux s'il sort de vos mains avec une seule côte de cassée... Seulement, vous verrez qu'un de ces jours ils vous feront une traîtrise... Méfiez-vous !
— Je me méfie déjà, Alain. Depuis longtemps j'ai remarqué les regards farouches que jettent sur moi les gars de Penmarck, lorsque nous prenons, toi et moi, la mer à l'approche de l'orage. Désormais nous ne nous embarquerons plus qu'armés... Tu prendras une hache, moi j'emporterai mes pistolets.
— Alors vous ne renoncez pas à tenter la for-
çg LES BOUCANIERS.
tune de la mer, maître? dit Alain d'un air mécontent.
— Moins que jamais! Je vais aller à présent parcourir la plage pour voir si je n'aperçois pas quelque voile à l'horizon... Que la barque soit prête à mon retour.
— Quel malheur! mon maître, s'écria Alain d'un ton désespéré, que vous, qui avez tant d'instruction et d'esprit, vous ne puissiez comprendre combien le bien de Dieu est une chose
sacrée ! . . .
— Refuserais-tu de me suivre?... C'est bon,
j'embarquerai seul.
Ah ! mon maître, s'écria Alain d'une voix
émue, quelle faute ai-je donc commise pour que vous me parliez ainsi? Ne suis-je pas un honnête gars qui sert avec fidélité celui qui le paye avec exactitude? Voyez-vous! depuis que vous avez vécu avec les Français, entendre la vérité vous fâche. ..Jesuis prêta vousaccompagner; tout seulement, si les gars de Penmarck tentent, ce qui ne m'étonnerait pas , de s'opposer à notre embarquement, et que vous aperceviez Legallec parmi eux, tapez sur lui de préférence à tout autre. . . c'est ce gredin-là qui ameute le village contre vous !...
— Et tu n'as jamais songé à lui imposer silence?