CHAPITRE Vil
voir succomber tôt ou tard, que par dévouement pour mon maître.
— Comment cela, par dévouement pour ton maître ? Quel est dabord ton maître et en quoi ai-je donc voulu lui nuire?
— Mon maître, monseigneur, est dans ce carrosse que vous voyez là devant vous. Il a enlevé sa cousine que l'on voulait mettre au couvent et qui l'a appelé à son secours. Quant à Jasmin etmoi. qui escortons ces pauvres enfants, nous avons cru que vous nous poursuiviez, et nous avons fait notre devoir.
— Ton maître a fort bien agi en enlevant sa cousine, puisqu'elle l'aime et qu'on la persécutait, répondit de Morvan ; seulement il aurait dû mieux choisir ses défenseurs.
— Dame, monseigneur, dans ces sortes d'expéditions, on ne peut pas se fier à la discrétion de tout le monde : on ne s'adresse qu'aux personnes qui vous sont parfaitement connues: or, voilà dix ans que Jasmin et moi sommes au service de notre maître.
— Et ton maître se nomme?
— Le vicomte de Chamarandc.
— Eh bien ! tu diras de ma part au vicomte de Chamarande qu'il a on ne peut plus m-d placé sa confiance en Jasmin et en toi ! Quoi !
tu ignores qui je suis, et tu déclines ainsi, à la première sommation, le nom de ton maître !...
— Oh ! monseigneur, votre reproche est injuste. Je suis doué d'assez de perspicacité pour juger à la première vue les personnes à qui j'ai affaire. Il est impossible qu'un cavalier d'aussi bonne mine que vous n'ait pas su plaire à de charmantes dames, et ne soit pas, par reconnaissance, un peu amoureux! Or, comme les amoureux sont bons et compatissants, je...
— Allons, trêve de sottes paroles, interrompit de Morvan en rougissant. Cours rassurer le vicomte de Chamarande et sa cousine, et assureles de ma part que si je puis leur être bon à quelque chose, ils m'obligeront infiniment en disposant de ma personne.
— Vous voyez bien, monseigneur, que je ne me trompais pas en disant que vous étiez la générosité en personne.
— Voilà déjà trop de bavardage! Dépêchetoi d'aller remplir ma commission.
Le valet salua alors profondément le chevalier ; puis, après avoir épongé avec son mouchoir quelques gouttelettes de sang, attirées par le fouet de Morvan sur son visage, il éperonna vigoureusement sa rosse, qui, cette fois, daigna prendre presque le trot.