CHAPITRE VII
vaisselle à clef, et je me retire dans mon grenier, les laissant libres de se tuer, de se voler et de se quereller à leur aise. L'auberge de l'Enchanteur Merlin est avantageusement connue pour la liberté sans bornes dont y jouissent ceux qui veulent bien l'honorer de leur confiance.
A ces raisons il n'y avait rien à répondre. De Morvan, afin de ne pas perdre en vaines discussions un temps précieux, proposa alors à l'aubergiste de lui vendre le carrosse et les deux chevaux de labour laissés par les voleurs. A cette proposition l'hôte éclata de rire.
— Que diable voulez-vous que je fasse d'un carrosse? répondit-il; je ne suis pas assez riche pour entretenir une livrée! Et puis, en supposant, par impossible, que j'eusse l'idée de monter sur un grand pied ma maison, vous figurezvous bonnement que je serais assez niais pour payer en beaux écus comptant un carrosse probablement volé, et que l'on pourrait me réclamer d'un jour à l'autre? Nenni!...
Ces paroles furent pour Morvan un trait de lumière. Il comprit qu'en s'emparant des deux rosses laissées par le prétendu vicomte de Chamnrande, il s'exposait à se voir impliqué dans une vilaine affaire. S'adressant alors à Alain :
— Mon gars , lui dit-il , le hasard te retire à
Nort le bidet qu'il t'avait donné à Brest, que la volonté de Dieu soit faite. Lorsque nous quittâmes Penmarck tu me suivais à pied, j'espère que tu ne te refuseras pas, à présent que je suis démonté, de m'accompagner encore.
— Vous allez à pied, M. le chevalier! s'écria Alain d'un air indigné; c'est impossible.
— Tellement possible, mon gars, que je commence déjà mon voyage , répondit le gentilhomme, qui , adressant un signe d'adieu à l'aubergiste, s'éloigna aussitôt d'un pas rapide et sans retourner la tète.
A un quart de lieue environ de l'auberge, de Morvan ayant cru entendre partir de derrière un buisson des gémissements et des soupirs, quitta la grande route et se dirigea en toute hâte vers l'endroit d'où semblaient venirces plaintes: que l'on juge de Pétonnement du chevalier lorsqu'il aperçut, gisant à terre et baigné dans son sang, un homme prêt à rendre le dernier soupir.
— Vive Dieu ! s'écria joyeusement Alain , les Français ne sont pas si sots que je le croyais. Leur invention des mousquetons est réellement une fort belle chose.
Le bas Breton venait de reconnaître dans l'homme blessé le compagnon de Jasmin.
L'apparition de de Morvan ne causa aucune émotion au complice du prétendu vicomte de Chamarande ; le misérable sentait la mort si près de lui qu'il ne craignait plus ni vengeance, ni châtiment.
— Au nom du ciel, dit-il d'une voix entrecoupée déjà par le commencement de l'agonie, au nom du ciel, donnez-moi à boire... Ma gorge est en feu... une soif intolérable me dévore... de l'eau... de l'eau... je vous en conjure!...
De Morvan fit signe à son domestique, car Alain portait attaché à son cou une gourde pleine
d'eau et de vin, de satisfaire le désirdu moribond. Le bas Breton s'agenouilla auprès du blessé, puis soulevant sa tête d'une main, et de l'autre lui montrant la gourde :
— Je ne te donnerai à boire, lui dit-il, qu'autant que tu répondras avec sincérité à mes questions.
— A boire... de l'eau..., répéta le blessé d'une voix étranglée et à peu près inintelligible
— Réellement, je manque de caractère et je suis trop bon ! Allons, tiens, voici la gourde.
Le misérable s'en saisit avec empressement ; mais à peine eut-il absorbé deux ou trois gorgées du liquide, qu'Alain la lui arracha brusquement, en disant :
— Pour le moment en voilà assez ! A présent tu dois pouvoir parler! Si je suis content de ta franchise je doublerai la dose ! Quel est ce vicomte de Chamarande et la coquine qui l'accompagne ?
— Chamarande, Jasmin et moi, sommes des déserteurs du régiment d'Anjou. Quant à Ismérie, c'est... tout ce que vous voudrez... une créature perdue.
— D'où provenaient votre carrosse et vos chevaux?
— D'un vol... nous les avions pris la veille à