CHAPITRE Vlll
marches placées devant la porte de la boutique et entra.
— Monsieur, dit-il en s'adressant au maître de la maison occupé en ce moment à redresser une épée, j'arrive de voyage et je désirerais me défaire d'une excellente paire de pistolets dont je n'ai plus besoin. Cette affaire peut-elle vous convenir?
— Je n'achète pas les armes d'occasion, lui répondit l'arquebusier sans se déranger de son ouvrage. Si vous avez besoin d'argent, allez trouver un fripier.
Ce sans-façon fit monter le rouge au visage du jeune homme; mais, décidé à tout supporter pour revoir Nativa, il ne se découragea pas; et il reprit d'une voix qu'il essaya de rendre indifférente, mais qui néanmoins tremblait décolère :
— Seriez-vous, en ce cas, assez bon, monsieur, pour m'indiquer la demeure d'un fripier? Comme mes pistolets sont de Gelin de Nantes et valent un assez haut prix, je désirerais...
— Ah ! vos pistolets sont de Gelin! interrompit l'arquebusier en levant alors les yeux sur de Morvan, c'est tout différent. Veuillez, je vous prie, me les montrer.
Le jeune gentilhomme s'empressa de se conformer au désir du marchand.
— Réellement , continua ce dernier après avoir retourné les pistolets en tout sens et fait jouer leurs ressorts, cela n'est pas trop mauvais. Ce Gelin mérite, jusqu'à un certain point, sa réputation. Il est malheureux, toutefois, que ces armes ne soient pas à la mode. II me serait impossible de m'en défaire. Quel prix en demandez-vous ?
— Ces pistolets m'ont coûté trois cents livres, répondit de Morvan.
— Trois cents livres ! répéta l'arquebusier d'un air où le doute se mêlait à l'ironie et en toisant le jeune homme des pieds à la tète , il paraît, mon gentilhomme, que vous ne tenez guère à l'argent.
— Ces pistolets m'ont été vendus au prix que les payent les boucaniers de File de la Tortue, dit de Morvan qui eut besoin, pour conserver son sang-froid, d'invoquer avec plus de ferveur que jamais le souvenir et l'image de Nativa.
— Parbleu, cela ne m'étonne pas, les flibustiers sont connus pour jeter l'or par les fenêtres, mais vous...
— Moi, monsieur, répondit le chevalier en se mordant les lèvres jusqu'au sang, je suis un peu pressé et j'attends de vous un oui ou un non.
— Mon Dieu, je veux bien entrer en marché.
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Non pas, je vous le répète, que cet achat m'ofire la moindre chance de bénéfice, mais seulement pour conserver ces armes comme objet de curiosité.
— Et vous m'offrez de ces pistolets ? demanda de Morvan qui avait hâte d'en finir.
-- Attendez d'abord que je m'assure s'ils sont en bon état.
Au moment où le marchand prononçait ces paroles, deux jeunes gens vêtus avec une' somptueuse élégance entrèrent dans la boutique et demandèrent à voir des épées ; l'arquebusier déposa les pistolets sur son établi, et sans même songer à présenter des excuses à de Morvan, il ne s'occupa plus que des nouveaux venus.
— Absolument comme chez la demoiselle Cointo! se dit le chevalier avec rage. Ces courtisans sont bien mis; moi, je porte des haillons • donc ils sont mes supérieurs, et je dois leur céder le pas! Jour de Dieu ! quoique j'aie bien besoin de vêtements, je donnerais volontiers pour rien mes pistolets afin que l'un de ces jeunes fats eût la bonne idée de me regarder de travers !...
De Morvan, sans bien se rendre compte de son action, se campa alors carrément devant les deux jeunes gens, et les fixa d'un regard hau-
tain, qu'ils ne purent soutenir, car tous les deux baissèrent la tète.
Le chevalier comprit, phénomène d'instinct aussi certain que mystérieux et inexplicable, que si ces jeunes gens eussent voulu relever son défi, il les aurait infailliblement broyés sous sa colère; cette pensée de sa supériorité sur eux lui fit du bien et calma, comme par enchantement, son irritation.
— C'est beaucoup, sans doute, d'être mis avec élégance et d'avoir de l'or dans sa bourse, se dit-il ; mais il y a encore quelque chose de préférable à cela : c'est un cœur brave et loyal, inaccessible à la crainte, et qui dispose d'un bras habile à manier l'épée ! Allons, j'ai tort de me désespérer !
Depuis que de Morvan les avait regardés avec cette puissance d'indignation unie au courage, qui avait si fortement pesé sur eux, les jeunes élégants, quoiqu'ils affectassent d'élever la voix et de prendre des poses dramatiques , paraissaient fort gênés dans leur contenance : ils achetèrent, sans marchander et à peu près au hasard, deux épées, donnèrent l'adresse de leurs hôtels et sortirent presque aussitôt.
L'arquebusier, après avoir encaissé l'argent de sa vente, écrit plusieurs lignes sur un gros