CHAPITRE V. lf
sion louchanl à un intérêt personnel et intime de Sa Majesté très catholique. Acceptez-vous cette j)Osition '!
— Oui, sire, repondit le comte de Monterey.
— Alors, comte, parlez !
— Sire, reprit l'Espagnol, mon maître, le roi Charles II, supplie Votre Majesté de vouloir bien, malgré la guerre qui divise les royaumes d'Es[)agne et de France, unir ses elTorts aux siens pour détruire les pirates qui infestent les mers des Antilles ! C'est là une question, non de politique, mais d'humanité et dhonnételé! Il me reste à ajouter que le roi mon maître attache la plus haute importance à ce que justice soit faite.
— Comte de Monterey, répondit Louis XIV après avoir consulté par un regard la marquise de Mainteuon, je trouve, au contraire, que cette question est tout à fait politique! D'abord, les flibustiers français des Antilles n'agissent qu'en vertu de commissions qu'ils tiennent de moi ; ensuite, il m"est permis de croire, par l'importance que mon cousin d'Espagne attache, selon vous, à la destruction de ces flibustiers, que les efforts de ces gens-là ne sont pas à dédaigner, sinon pour la gloire au moins pour les intérêts de l'État.
— Sire, dit le comte de Monterey, si Voire Majesté me permet d'insister, il me reste à faire valoir auprès d'elle la considération toute-puissante qui a dclcrniiué mon maître à m'envoyer auprès du roi de France.
Le comte s'arrêta, et Louis XIV lui ayant permis, par un signe afTirraatif de tète, de poursuivre, il reprit :
— Cette considération, sire, touche à ce qu'il y a de plus sacré sur la terre, à la religion. Les flibustiers ou les boucaniers des Antilles se livrent chaque jour aux plus affreux et aux plus épouvantables sacrilèges. Si le roi veut hien prendre connaissance d'un mémoire, aussi impartial qu'authentique, qui a été rédigé sur ce sujet, il lui sera facile de se convaincre de la vérité des faits que j'avance. Non-seulement les boucaniers pillent et saccagent nos églises, mais ils poursuivent encore les ministres du Dieu tout-puissant avec une rage, un acharnement dont aucune expression ne saurait donner une idée. Un évêque, tombé entre leurs mains, a été encore dernièrement assassiné par ces bandits avec des raffinements d'une cruauté incompréhensible. C'est donc, non au point de vue de ses intérêts personnels, mais seulement dans l'intérêt de la religion, si indignement méconnue et
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si dangereusement attaquée, que mon maître, le roi Charles II, s'adresse à Votre Majesté.
Celte réponse du comte de Monterey parut produire et j)roduisit en effet une grande impression sur l'esprit de Louis XIV et sur celui de madame de Maintenon.
— Comte, reprit le roi, le monde entier connaît le respect et le dévouement sans bornes que je professe pour tout ce qui touche à la religion. Mon cousin d'Espagne a bien fait de s'adresser à moi. Toutefois, avant de prendre un parti, et de vous donner une réponse définitive, je désire examinera loisir cette affaire, et prendre connaissance du mémoire que vous me remettez.
— A présent, le roi veut-il bien me pez'mettre d'ajouter aux observations que j'ai eu l'honneur de lui communiquer, au nom de mon maître, quelques paroles qui me sont personnelles?
— Je vous répète, comte, que je vous tiens en grande estime, et que je serai toujours heureux de vous être agréable. Parlez !
— Sire, reprit Monterey, je crois pouvoir ajouter, sans trahir en rien les intérêts de mon pays, que racceptation, par Votre Majesté, du projet qui lui est proposé influerait extrêmement sur la disposition du roi, mon maître,
dans le choix de son successeur ; qu'il est même probable que cela ferait peser la balance du côté de la France... Si je m'exprime avec autant de liberté devant Votre Majesté, c'est qu'en mon âme et conscience Tavénement de l'archiduc au trône d'Espagne serait un malheur immense pour la gloire et la prospérité de mon pays! La maison d'Autriche ne peut que nous être fatale.
Le roi, voyant l'importance et la tournure qu'allait prendre cette discussion à laquelle il n'était pas préparé, ne répondit pas.
Il s'avança vers IVativa, lui adressa avec cette grâce si pleine de respect dont il usait toujours envers les femmes, quelques mots aimables et touchés au coin de la plus pure galanterie, puis retournant ensuite vers Monterey :
— Comte, lui dit-il, j'espère avoir d'ici à fort peu de temps le plaisir de vous revoir. Nous nous entretiendrons alors plus longuement de toutes ces choses. Veuillez , je vous prie, ne pas vous étonner de la manière dont vous avez été amené près de moi. J'ignorais recevoir un chargé d'affaires de mon bien-aimé cousin d'Espagne, et j'ai voulu vous traiter avec l'affection que vous méritez et que je vous porte depuis que vous vous êtes montré sous un si beau jour auprès de ma chère nièce, votre reine.
CHAPrmK V. 165
Une fois que le comte de Monterey et Nativa se furent retirés, Louis XIV, s'adressant à la marquise de Maintenon avec une vivacité qu'il n'avait pas coutume de mettre dans les actes ordinaires de la vie :
— Que pensez-vous, madame, lui dit-il, de tout ceci? Ne vous semble-t-il pas que cette croisade contre les flibustiers, que me fait proposer si secrètement le roi Charles II, présente une grosse affaire digne d'un sérieux examen?
— Je partage complètement votre opinion, sire.
— Délivrer les mers des Indes des boucaniers, reprit Louis XIV, lorsque ma marine, à moitié détruite depuis notre glorieuse défaite de la Ilogue, n'est plus en état de tenir tète avec avantage aux puissances ennemies, serait une folie de notre part ! Les flibustiers de Saint- Domingue, en forçant l'Espagne à entretenir plus de vingt mille hommes de troupes dans ses colonies, nous rendent un véritable service, ou, pour mieux dire, nous sont d'une incontestable utilité!
— C'est encore vrai, sire. Cependant ne faudrait-il pas aussi tenir compte des avantages si importants que vous a laissé entrevoir le comte de Monterey? Si, comme il l'assure, cette expé-
dition tient tellement à cœur au roi Charles II, ne serait-il j)as possible d'affaiblir, en vous rendant à ses désirs, l'influence autrichienne qui chaque jour gagne du terrain? Le dernier testament de Charles II désigne l'archiduc comme son successeur au trône d'Espagne : si, au moyen d'une concession gracieuse, on parvenait à faire changer ce testament en faveur d'un fils de France, Votre Majesté ne trouverait-elle pas en ceci une compensation incontestablement supérieure à la destruction de quelques pirates irréligieux ?
— Vous venez de déployer une solidité de jugement, madame, répondit gravement Louis XIV, qui n'a pas lieu de m'étonner de votre part et dont je vous félicite. N'oubliez pas toutefois que des huit membres qui composeront probablement le conseil de la couronne d'Espagne , quatre sont déjà à nous, ou pour mieux dire pour nous : Porto-Carrero, Villa-Franca, San- Esteban et Ubilla. Les vingt mille écus que nous ferons parvenir par ce courrier à notre agent secret de Madrid nous assurent également le concours de l'homme de la reine, l'Amirante. Quant à Veraga, élancera et Arias, vous savez qu'ils ne peuvent manquer d'être absorbés par l'influence qu'exercent sur eux leurs collègues :