MELINE, CANS ET COMP., LIBRAIRES-ÉDITEURS
LITOrRIVE. I LEIPEIG.
HÉMEMAISON. | J.P.MELinE.
Tandis que de Morvan, ivre d'amour et de joie, court à son rendez-vous, nous demanderons la permission au lecteur de faire rétrograder notre récit de vingt-quatre heures. La veille, c'est-à-dire le jour même où Alain éprouvait sur le Pont-Neuf de si étranges aventures, un carrosse fort bien tenu, quoiqu'il ne portât aucune armoirie et fût conduit par un cocher sans livrée, s'arrêtait à la tombée de la nuit devant une petite maison de la rue Béthisy, située non loin de l'ancien hôtel de l'amiral de Coligny.
LES BOCCAKIERS. 2. 1
Un homme petit et trapu descendit, ou. plutôt, sautade Tinlcrieur du carrosse, et s'en fut frapper à la porte de la maison golhiqiie.
Cet homme, qui paraissait âgé d'environ cinquante ans, était habillé à la dernière mode : il portait un chapeau orné d'un plumet avec des audaces, un justaucorps galonné, les manches larges et sur le poignet, la veste courte, le nœud dépée et la dragonne, la cravate à la Steinkerque, les bas roulés et la culotte à l'espagnole.
Le chevalier de Morvan aurait certes passé cent fois à côté de l'inconnu sans songer à Matiuirin, et pourtant cet homme n'était autre que notre ancien ami le maquignon en personne.
A peine Maihurin venait-il de laisser retomber le marteau, qu'un laquais, revêtu d'une livrée magnifique, se présenta.
— Annonce à M. le comte le baron Legoff, lui dit Mathurin.
— M. le baron devrait d'abord me demander si M. le comte est visible? répondit le valet avec un politesse affectée, qui frisait l'impertinence.
Maihurin fronça imperceptiblement les sourcils, prit, sans mot dire, le valet par sa cravate, et l'envoya rouler à trois pas plus loin.
CHAPITnE PREMIER. 5
Le domestique ne s'atlendait certes pas à un tel acte de vigueur : aussi s'emprcssa-l-il, dès qu'il se fût relevé, de se sauver au plus vile.
Une minute ne s'était pas écoulée qu'il était de retour.
— M. le baron veut-il bien prendre la peine de me suivre? dit-il à Malhurin eu sinclinant profondément devant lui; M. le comte l'attend.
Le maquignon, qui tout en bousculant si énergiqucment le valet n'avait rien perdu de l'air bonliomme et tranquille que nous lui connaissons déjà, fit un signe de tète afiirmalif et se mit à marcher derrière son guide.
Le valet monta un premier étage, et ouvrant à deux battants une grande porte tapissée de velours :
— M. le baron Legoff! s'écria-t-il.
Puis il s'éloigna.
La pièce dans laquelle Mathurin — ou le baron Legoff — entra était meublée avec une somptuosité sans pareille; toutefois, grâce au désordre qui y régnait, son luxe manquait de dignité.
D uis cette pièce, et assis devant une grande table couverte de papiers jetés pêle-mêle, se tenait un homme à la toiletle luxueuse mais débraillée ; la physionomie de cet homme, qui
pouvait avoir une soixantaine d'années, prësenlait un mélange de finesse, d'insouciance, de boiilioniie, de hauteur et d'impudence aussi frappant que remarquable.
En voyant entrer le baron Legoff, il se souleva de son grand fauteuil, salua légèrement notre ancienne connaissance et commença aussitôt la conversation.
— Mon domestique m'a raconté, M. le baron, dit-il, la façon un peu brusque avec laquelle vous avez oj)éré votre entrée. Aurais-je Thonneur d'être devant un de mes créanciers?
— Nullement, M. le comte, répondit Malhurin;à moins toutefois que mes hommes d'affaires, ce qui après tout pourrait bien être, n'aient acheté quelques-unes de vos créances. J'étais pressé; votre domestique a paru désirer me faire jouir du charme de sa conversation, et je suis passé outre : voilà tout.
— Je suis ravi que vous soyez pressé, monsieur, car moi-même l'on m'attend.
— Mille pardons de vous interrompre, mais j'ai à causer assez longuement avec vous, et je doute que vous puissiez sortir ce soir. Vous feriez bien de faire dételer.
— Ail ! parbleu , s'écria l'interlocuteur de Malhurin en éclatant de rire, voilà qui me sem-
CHAPITHE PREMIER. 5
ble du dernier plaisant. Il paraît, M. le baron LcgofT, et permettez-moi de vous faire observer, en passant, qu'aujourd'hui est la première fois que j'entends prononcer votre nom , il paraît. M. le baron Legoff, que vous avez pour habitude de disposer, sans les consulter, de la volonté des gens.
— Le fait est. M. le comte, qu'en affaires, et j'en ai beaucoup, je suis d'une incroyable ténacité. Après tout, si je consultais les convenances de chacun, je n'en finirais jamais.
L'hôte de la petite maison de la rue Béthisy, pendant que Malhurin prononçait ces paroles, le regardait avec une vive attention; il tenait à s'assurer qu'il n'avait pas un fou ilevant lui.
— ]M. Legoff. lui dit-il tout à coup en se levant, savez-vous bien devant qui vous vous trouvez en ce raon)ent?
— Parfaitement, M. le comte ; devant un homme que beaucoup de gens ne savent pas apprécier à sa juste valeur, qui fait tremble madame de Maintenon, se moque de la colère de notre grand roi, est lieutenant généra!, grand cordon, gouverneur de province, et se nomme d'Aubigné.
— Eh bien ! alors, monsieur, s'écria le comte
d'Aubigné, vous qui savez tant de choses, vous ne devez pas ignorer...
— Ah! perniottcz que je vous interrompe, cher comte, dit tranquillement Matiuirin. voilà que vous allez tomber dans la menace ; ce qui est d'abord une chose de mauvais goût, et ce qui vous vaudrait ensuite riiumiliation de m'adresser des excuses ! Croyez-moi, causons plutôt de bonne amitié. Dites-moi, cher comte, ne pensez-vous pas que le sol de l'Autriche est propre à toutes les cultures?
A celte question, qui ne se rattachait en rien à la conversation, à cette question que rien ne semblait motiver et que Mathurin accentua dune façon toute particulière, le comte d'Aubigné pâlit, malgré sa rare impudence, et se troubla visiblement.
— En effet, baron, répondit-il après un léger silence, Dieu bénit et protège les efforts du cultivateur qui s'adonne avec conscience à la culture de son champ !
— L'orange. M. le comte, est le plus délicieux de tous les fruits.
— Et la grenade, M. le baron, la plus belle de toutes lesfleurs..., ajouta d'Aubigné, dont la pâleur, loin de disparaître, ne faisait qu'accroître.
— Vous êtes vraiment, cher comte, l'homme