CHAPITRE PREMIER
chacun derrière une fenêtre! Fleur-des-Bois chargera nos armes !
— Moi, s'écria la boucanière avec exaltation, je veux corabattreaux côtés de mon chevalier Louis!
Quelques secondes s'étaient à peine écoulées que trois coups de feu tirés avec une rare adresse, jetaient trois Espagnols par terre.
— Eh ! eh ! dit Laurent en déchargeant ses pistolets, qui tuèrent encore deux nouveaux ennemis, — manœuvre que de Morvau imita avec un égal succès ; — voilà déjà sept hidalgos de moins ! Pour peu que ces braves gens s'obstinent à nous donner assaut, nous allons nager en plein carnage, et nous amuser comme des bienheureux ! Je parie qu'ils seront forcés d'employer le canon!... Ah! voici un ofïïcier qui se trouve devant le point de mire de mon mousquet : cela fait huit!
En effet, quoique la bataille fût à peine commencée depuis une minute, huit cadavres jonchaient déjà le pavé de la place de l'Eglise.
Les Espagnols, épouvantés par les pertes rapides qu'ils venaient de subir , et ignorant à (luel nombre de flil)ustiers ils avaient affaire, se sauvaient de tous les côtés.
De Morvan et Laurent en atteignirent encore deux dans leur fuite.
— Voilà de braves combattants! dit Laurent en haussant les épaules d'un air de pitié; ils sont capables d'établir autour de nous un blocus, et de compter, pour nous soumettre, sur la famine !
— Tu juges mal nos ennemis, matelot, repondit de Morvan; ils sont loin de renoncer à employer la force ! J'aperçois une nombreuse compagnie de soldats qui se dirige vers la place!
— Feu sur les officiers , matelot! Les soldais privés de leurs chefs deviennent des machines inintelligentes! Un capitaine d'atteint... trèsbien ! Nous voilà quittes ! Je te paye ton capitaine au prix dun colonel... Jeanne, baisse-loi! Les hidalgos se décident à nous répondre.
En effet, une grêle de balles tirées avec une précipitation extrême vint fouetter les murs en pierres de taille de la maison de Monterey; pas un seul projectile n'entra dans l'appartement occupé par les assiégés. Laurent se mit — ce qui lui arrivait bien rarement — à rire de bon cœur, et, se retournant vers le jeune homme :
— Corbleu ! il faut avouer que j'ai été bien niais de débarquer nuitamment à Grenade. Je (levais tout bonnement m'cmparer de la ville en l)lein jour. Avec mes soixante et dix hommes, nous aurions passé la garnison entière au fil de
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répée... Plus personne sur la place... aucun coup de feu dans le lointain... Allons! les embarcations laissées à Santa-Engracia ont dû remplir leur mission : c'est-à-dire transporter Tor et les dépouilles espagnoles à bord de la frégate... Il est probable que nos hommes vont s'occuper à présent de venir nous délivrer. Je ne serais pas fâché d'user un peu de l'arme blanche : notre position devient monotone...
— Mais elle reste toujours fort critique, matelot. Il me semble impossible qu'à la longue nous ne finissions pas par succomber. Une fois que les Espagnols seront revenus de leur première surprise, qu'ils sauront le nombre si restreint des adversaires qui leur tiennent tête, nous serons perdus !
— Je ne vois pas les choses si en noir , répondit Laurent; je trouve que nous possédons autant de chances de succès que nous pouvons raisonnablement le désirer.
— El quelles sont ces chances, matelot?
— D'abord la terreur que notre heureux début a dû inspirer à l'ennemi ; ensuite la probabilité d'une intervention de notre équipage; enfin, et ceci est la chose sur laquelle je compte le plus, mon coup d'oeil et mon intelligence. Je suis intimement persuadé que s'il se présente un
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événement favorable pour nous, je l'exploiterai de telle sorte, et en tirerai si bon parti, que nous ne devrons notre salut qu'à nous-mêmes.
De Morvan, quelque brave qu'il fût, ne put se défendre d'une véritable admiration pour cet homme qui, seul contre une ville, ne désespérait pas de sortir vainqueur d'une lutte aussi disproportionnée.
Au reste , les faits d'armes de Laurent , rapportés par l'histoire, dépassent les bornes de l'impossible et confondent l'imagination.
Cette fois le hasard ne répondit pas à l'attente du flibustier. A peine achevait-il de faire part de ses espérances au chevalier, que deux bataillons de milice et trois compagnies de troupes réglées débouchèrent ensemble des rues qui aboutissaient à la place de l'Église.
Au lieu de rester exposés au feu des boucaniers, les Espagnols prirent position, les uns dans les maisons voisines de celle du comte de Jlonterey, les autres dans le clocher et sur les toits de la cathédrale.
La lutte se rengageant de cette façon présentait un caractère tout différent et bien autrement dangereux qu'elle avait eu jusqu'alors.
Enfin, une pièce de canon de huit, traînée à force de bras, apparut à l'extrémité de la place;