‹ Les boucaniers (volume 4)Chapitre 130 sur 190 · CHAPITRE H · texte numérisé non relu

CHAPITRE H

— Voilà une modestie qui prouve un grond cœur; suis -moi.

Laurent retourna alors auprès des flibustiers, qui attendaient avec impatience le signal du départ.

— Frères de la Côte, leur dit-il, j'ai à m'accuser devant vous d'avoir eu une trop haute opinion de la valeur espagnole. Je vous ai fait descendre nuitamment à terre, comme des voleurs, au lieu de vous conduire galamment à la bataille. Vous avez vu pourtant que mon matelot, et moi nous avons tenu tête pendant une demi-heure à la garnison entière de la ville... Réparons par un éclatant fait d'armes notre erreur... Grenade regorge de richesses. Nous serions à tout jamais déshonorés si nous nous contentions du maigre butin emporte par nos canots... Nos frères de l'île de la Tortue nous traiteraient de mendiants. .. En avant, mes amis ! Rentrons dans Grenade...

De tout le discours de leur chef une seule chose ressortait pour les flibustiers, mais elle suffisait à exciter au dernier degré leur enthousiasme : c'est-à-dire qu'ils allaient centupler leur butin. Aussi un cri unanime et spontané de « Marchons! » partit de toutes les bouches.

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En moins de cinq minutes les ranj^^ furent formés, cl la colonne se mit en mouvement.

A l'extrémité du faubourg de Santa-Engracia les flibustiers rencontrèrent un corps de troupes composé d'environ deux cents Espagnols.

— Amis, dit Laurent à ses flibustiers, c'est à peine si vous avez chacun deux hommes à tuer! Dépêchez-vous de terminer cette besogne. Cette escarmouche est si insignifiante que je n'y prendrai même pas part ! Je vous laisse libres de vos mouvements!...

La fusillade commença aussitôt : dix minutes plus tard, des deux cents Espagnols il ne restait que quinze soldats valides.

Tous les autres étaient morts ou grièvement blessés. Les Boucaniers n'avaient à regretter la perte que d'un seul des leurs. On se remit en route.

Cette fois les Boucaniers parvinrent jusqu'à la place de la Cathédrale sans rencontrer aucune résistance ; les habitants de la ville, frappés de frayeur, se sauvaient de tous les côtés.

Laurent riait de bon cœur.

— Mes amis, dit-il à ses flibustiers, il ne nous

reste pins à présent rpiVi aller rendre grâces à

Dieu de notre victoire et chanter un Te Deuni !

Que trente d'entre vous restent, pour surcroît

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de précaution, raiii^rs en ordre de bataille. Quant à piller les maisons, cela est parfailcnicnt inutile : je me charge de faire venir à nous l'or et l'argent d'eux-mêmes.

Un quart d'heure après la rentrée des flibustiers dans Grenade, les cloches de la cathédrale sonnaient à toute volée, et les habitants de la ville, quoiqu'ils fussent en proie à une terreur qui tenait de la folie, s'empressaient d'obéir à cet appel.

Bientôt l'église se trouva envahie par une foule nombreuse, morne et désolée.

Le Te /)ewm ordonné par Laurent fut chanté par le clergé au milieu du silence des assistants. Quelques négociants espagnols seulement, crai-

gnant d'encourir la colère île leurs vainqueurs, mêlèrent leur voix à celle des prèlres.

Au reste, il fallait être Laurent pour oser réunir les Grenadins dans une église pillée la veille par ses flibustiers, et qui offrait encore à la vue indignée des fidèles les traces toutes récentes de la i)rofanation qu'elle avait subie.

Le Te Deiim achevé, un prédicateur monta en chaire et apprit aux habitants, avec une émotion profonde, que les (libustiers exigeaient une somme de cinq cent mille piastres (un peu plus de deux millions cinq cent mille francs de notre monnaie) pour la rançon de la ville; (lu'à défaut de ce payement, ils incendieraient Grenade et massacreraient tous ceux qui leur tomberaient entre les mains. Le prédicateur termina en suppliant les fidèles de se soumettre à cette exigence des flibustiers. Laurent accordait un délai de deux heures pour recevoir les cinq cent mille piastres.

On a beau se rappeler aujourd'hui la merveilleuse audace des (libustiers, leur indomptable courage, la fascination irrésistible qu'ils exerçaient, par la crainte, sur leurs ennemis : on ne comprend pas comment une ville de douze mille âmes put se soumettre ainsi à une poignée d'aventuriers! Il ne faut pas oublier

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