‹ Les boucaniers (volume 4)Chapitre 132 sur 190 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

lu endures!... Veux - lu que nous sortions de l'église, Jeanne? C'est commettre une impiété que de parler ici le langage des passions humaines.

— Oui, sortons, dit Jeanne; je veux savoir qui lu es et comment il peut se faire que tu connaisses mon chevalier Louis.

L'inconnue se leva aussitôt, et, ramenant avec soin les doubles plis de sa mantille sur son visage, elle se glissa silencieuse et légère à travers la foule. Fleur-des-Bois la suivait.

— Celte femme doit être jeune, pensait-elle, cela se devine à la souplesse de ses mouvements et au son de sa voix... quelle gracieuse démarche, quelle charmante tournure!... C'est singulier, jusqu'à ce jour je n'avais pas encore remarqué que les femmes eussent des démarches et des tournures différentes. Combien j'étais ignorante, mon Dieu!... A chaque instant, des pensées qui jamais encore ne m'étaient venues, se présentent à mon esprit. Quelbonheur quand je serai savante! Mais n'ai-je pas tort, au contraire, de me réjouir?... A mesure que l'obscurité qui m'enveloppait se dissipe, je souffre davantage, je me trouve plus malheureuse, plus à plaindre. Pourquoi donc mon chevalier ne m'at-il jamais parlé de celte femme? Mon Dieu ! que j'ai envie

58 LES nOUCANIEllS,

de la voii!... Oh! oui, je suis sûre qu'elle est jolie !

Pendant que Fleur-des-Bois se livrait ainsi à ses réflexions, l'inconnue avait continué d'avancer d'un pas rapide. Arrivée devant une petite maison d'assez modeste apparence, elle s'arrêta, et, retirant une clef cachée dans sa mantille, elle ouvrit la porte et fit signe à Jeanne de passer devant elle : la boucanièrc obéit.

La femme voilée referma alors la porte à double tour, et entra dans une pièce assez mal meublée située au rez-de-chaussée.

— Assieds-toi, Jeanne, et causons, dit-elle, en indiquant à Fleur-des-Bois, par un signe de tête, un vieux fauteuil placé contre le mur.

— Quelle chose bizarre ! pensa Jeanne, on croirait que cette femme n'est pas la même que celle de la cathédrale... Sa voix est tellement changée que je ne la reconnais plus.

Fleur-des-Bois s'assit, et s'adressant à l'inconnue :

— N'ôteras-tu pas ta mantille? lui dcmandat-elle; j'aime à voir les yeux des personnes, quand elles me parlent.

L'inconnue, toujours silencieuse, détacha son voile, et, le rejetant loin d'elle :

— Qu'il soit fait selon ton désir, dit-elle entin.

CHAPiïRE m. 59

Fleur- des-Bois poussa un cri d'étonnement, presque d'effroi : elle se trouvait devant Nativa.

Un assez long silence régna entre les deux femmes : ce fut la fille du comte de Monterey qui, la première, le rompit.

— Pourquoi ce trouble? deraanda-t-elle à Jeanne. On croirait vraiment que ma présence te fait peur.

— Oui, c'est vrai; ta présence me fait peur...

— C'est avouer que tu as des torts à le reprocher envers moi... Sais-tu que tu es vraiment belle?

— Moi, des torts à me reprocher ! Pourquoi mentir ainsi? Ce n'est pas bien! Tu n'ignores pas que si l'une de nous deux a fait du mal à l'autre... ce n'est pas moi!... Est-ce que je te connaissais il y a deux heures?... Est-ce que mon chevalier Louis ne m'a pas repoussée pour courir à toi?... Est-ce qu'il ne s'est pas engagé par un serment solennel à ne jamais donner son nom, toi vivante, à aucune autre femme?

Pourtant, ajouta Fleur-des-Bois après une légère pause, le beau Laurent m'a appris que j'étais plus belle que toi. Et je sais, moi, que j'aime mon chevalier Louis comme jamais tu ne pourras l'aimer. Tout cela n'est pas juste , avoue-le! Eh bien, je ne me plains pas; je me

60 LES BOUCANICHS.

résigne, je courbe la tête !... Tu vois que je suis encore meilleure que tu ne l'es; que si l'une de nous deux a le droit de se plaindre, c'est moi... Pendant que Fleur-des-Bois repoussait l'accusation portée conlre elle, Nativa la regardait avec une fixité hautaine. A l'expression de dépit, presque de rage, (jue cet examen amena sur le visage de l'Espagnole, il était facile de deviner combien il avait été favorable à la fille de Barbe- Grise !

— Jeanne, dit brusquement Nativa, écoutemoi avec attention : mes paroles sont sérieuses ; jamais occasion semblable d'être heureuse ne se représentera pour toi !...

L'Espagnole se recueillit un moment, puis reprit d'une voix douce et affectueuse :

— Ma pauvre Jeanne, tu es d'une condition trop infime pour songer à oser lutter avec moi ! Le parti le plus sage que tu as à prendre est celui de reconnaître, par une soumission absolue et sans bornes, mes bontés et mes bienfaits; ta candeur m'intéresse ; je le répète , je te veux du bien .

Quelle est ta position dans le monde? celle d'une femme perdue, d'une malheureuse que le premier venu a le droit d'insulter, en supposant toutefois que l'outrage puisse descendre jusqu'à

Page 1