‹ Les boucaniers (volume 4)Chapitre 133 sur 190 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

loi ! Celle d'une pauvre fille qui doit acheter son pain quotidien au prix d'humiliations sans cesse renaissantes! Voilà quelle est ta position : elle est affreuse ! Eh bien ! si tu consens, comme je n'en doute pas, à renoncer à ta vie errante et misérable, à rester avec moi, je te donnerai une des premières places parmi les femmes de ma maison ! Tu auras de la toilette, une riche hvrée, du bien-être, de l'or!... Plus tard, si ta conduite répond à mon attente, et quand tu auras acquis les connaissances nécessaires à ta nouvelle condition, je te prendrai pour première camaréra... Je te marierai, en te dotant, à l'un des serviteurs de mon père. Vois quel bel avenir! Tu acceptes, n'est-ce pas?

A mesure que Nativa parlait, Fleur-des-Bois, quoiqu'elle ne comprit pas complètement la fille du comte de Monterey, sentait le sang lui monter au visage, l'indignation la saisir au cœur. Ce langage blessant, si nouveau pour elle, lui révélait un sentiment dont jamais encore elle n'avait subi les atteintes, celui de l'orgueil.

Cependant elle laissa poursuivre sa rivale sans l'interrompre. Une fois que Nativa eut cessé de parler, elle se leva vivement de son fauteuil, et, la tête haute, la contenance assurée, le regard fier :

— Senorita, lui dit-elle, je vois que vous ne me connaissez pas, que vous ignorez qui je suis !... Sans cela vous n'auriez jamais osé vous exprimer comme vous l'avez fait!... Vous prétendez que ma position dans le monde est affreuse; que le premier venu a le droit de m'insuUer ; que ma vie est errante et misérable!... Sachez, senorita, que parmi ces boucaniers et CCS flibustiers de Saint-Domingue, devant qui vous tremblez tous, lâches espagnols que vous êtes! il n'y en a pas un qui, pour satisfiiire un de mes caprices, un de mes désirs, ne consentît à jouer sa vie ! Tout le monde m'aime et me respecte... on mendie mes sourires!... Sachez que si une insulte m était adressée, cent bras se lèveraient à l'instant pour punir le coupable!... Vous vous croyez une grande dame, parce que vous nourrissez à votre solde quelques pauvres créatures abandonnées, que vous avez des esclaves !... Belle puissance, vraiment, que la vôtre!... Comparez-la donc un peu à la mienne !... La grande dame, c'est moi; la créature de rien, c'est vousl... Ah! vous pâlissez de colère, Naliva ; ah ! vous vous indignez!... Il est juste pourtant que je me défende; il faut bien (juc vous m'écoutiez à votre tour. Vous osez me vanter votre puissance !

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VrairneiU cela est par trop insensé!... Mais en quoi donc consislc-t-ellc votre puissance? En «jucl([iics habitations que des esclaves arrosent de leurs sueurs. Que demain mes braves boucaniers incendient vos habitations et emmènent vos esclaves, que vous l'cstera-t-il ? Rien!.,. On ne daignera seulement plus vous regarder, vous saluer. Allez, je ne suis pas aussi ignorante <juc vous le supposez. Je connais ce qui se passe dans les villes. Mon chevalier Louis ma raconte, pendant nos causeries, ce qui a lieu dans le monde. 11 m'a dit l'hypocrisie et la bassesse des grands seigneurs, l'importance que vous attachez tous à l'or !... car, sans l'or de votre père, (juc seriez-vous? Rien! rien! Pourquoi, ainsi que le disait, cette nuit, Laurent en votre présence, cles-vous recherchée, flattée? Parce que Monterey est riche !...

" Mon père, lui, n'a pour toute fortune qu'une carabine, une meute de chiens et une habitation construite en palmiers. Je suis pauvre. Pourtant chacun cherche à me plaire, à se faire aimer

de moi... Je vaux donc mieux que vous!

On m'aime pour moi-même !...

« Vraiment, reprit Fleur-des-Boisavec un naïf étonneraent et après s'être tue pendant (iuel([ues secondes, vraiment, scnorita, je n'aurais jamais

cru pouvoir vous parler ainsi que je viens de le liiire ; je ne ine savais pas aussi savante! Il vous serait impossible de vous imaginer toutes les idées qui se présentent à mon esprit. Je comprends à présent une foule de choses auxquelles je n'avais jamais encore réfléchi jusqu'à ce jour. Je finis... Votre pitié, je la refuse; cette vie d'esclavage qui se terminerait par mon mariage avec un des valets de votre père ne me convient pas; ce qu'il me faut, c'est la solitude des forêts, le parfum des fleurs, le chant des oiseaux, la liberté! Au revoir, senorita ; vous êtes belle mais méchante. Croyez-moi, Dieu est juste et bon... vous ne serez jamais heureuse.

Fleur-des-Bois, le teint animé d'une délicieuse rougeur, les yeux brillants d'un éclat qui donnait à sa douce physionomie une expression de vivacité adorable, était si divinetnent belle, que Nativa ne put retenir une sourde exclamation de haine et de colère qui sortit de sa poitrine oppressée.

• — Prends garde, Jeanne ! lui dit-elle en la saisissant par le bras. Tu ne connais pas les Espagnoles! Enfant, réfléchis encore! Tu vois que je te prie. Oui, j'ai voulu te tromper, j'en conviens. Ce n'est pas l'intérêt (lue tu m'inspires qui m'a portée à l'offrir ma protection. Je serai

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