CHAPITRE m
— Naliva, vous ici!... par quel hasard?... balbutia de Morvan éclairé par une fatale lumière, torturé par un doute horrible.
— Ce n'est pas le hasard qui réunit le bourreau et la victime, répondit froidement Laurent.
Quoique ces paroles vinssent confirmer les soupçons de de Morvan, le malheureux essaya de douter encore.
— Non, c'est impossible!... Je suis fou... j'ai le vertige... murmura-t-il, tout en passant à plusieurs reprises sa main convulsivement agitée sur son front. Voyons, parlez, Nativa... Que vous est- il arrivé?... De grâce, expliquezvous!...
La fille du comte de Monterey non-seulement ne répondit pas, mais elle ne parut pas même avoir entendu le jeune homme.
Les yeux fixés sur Laurent, elle était absorbée dans une méditation tellement ju-ofonde, qu'elle n'avait pas la conscience de ce qui se passait autour d'elle : elle n'appartenait plus à la vie que par une seule pensée.
— Nativa, s'écria de Morvan, qui, en proie à une émotion poignante, hors de lui, saisit violemment le bras de la jeime fille et le secoua avec force, répondez-moi donc, je le veux! Apprenez-moi comment il se foit que je vous
LES BOUCANIERS, i- 9
retrouve ici en compagnie de Fleur-dcs-Bois!
— Fleur-des-Bois ! répéta lentement Nativa d'un air égaré, c'est une fille de rien... J'ai ordonné à mes esclaves de la tuer... parce que Laurent l'aime... et que moi... moi... j'aime le beau Laurent.
A cette réponse de Nativa, de Morvan poussa un cri terrible, puis, cbancclant comme un bomme ivre, il tomba lourdement par terre !
— Mon chevalier Louis, ne crois pas l'Espagnole-., elle ment... C'est toi seul qu'elle aime!... s'écria Fleur-des-Bois qui , se précipitant au secours du jeune liomme, s'agenouilla près de lui et souleva sa tête sur ses genoux.
L'évanouissement de de Morvan dura près d'une minute : lorsqu'il reprit connaissance, la première personne que rencontra son regard fut Fleur-d es-Bois! L'ébranlement moral éprouvé par l'infortuné jeune homme avait été si violent qu'il resta pendant quelques instants incapable de lier deux idées suivies.
Les larmes de Jeanne lui prouvaient qu'un affreux malheur achevait de l'atteindre ; quel était ce malheur ? il l'ignorait.
Ce fut seulement en apercevant Nativa assise dans l'endroit le plus obscur de lappartement que la conscience du passé lui revint.
Faisant alors un suprême effort pour vaincre sa faiblesse et sa douleur, il se releva avec peine, et, repoussant doucement Fleur-des-Bois qui essayait de le retenir, il se dirigea vers l'Espagnole.
— Nativa, lui dit-il d'une voix qui ressemblait à un sanglot, ne craignez de moi ni reproches ni prières ! Dieu m'est témoin que si vous n'aviez pas attenté aux jours de Jeanne, je n'éprouverais pour vous ni haine ni colère ! Votre conduite envers moi a été cruelle, c'est vrai ; mais vous étiez dominée par une ardente passion, et l'amour méconnu, je le sais, hélas! rend les meilleurs cœurs durs et impitoyables! Je suis dans tout ceci le seul coupable; j'ai eu tort de confondre mes espérances avec la réalité, de croire à votre attachement, lorsque rien ne m'en assurait. Il me semble en ce moment qu'un bandeau tombe de devant mes yeux : j'aperçois le passé, non plus à travers le prisme de mes désirs, mais avec la froide raison d'un vieillard : vous ne m'avez jamais aimé!
« Naliva, continua de Morvan après une légère pause employée à raffermir sa voix, avant de me séparer de vous à tout jamais, encore un dernier mot... Je me suis engagé, vous vivante, à ne jamais donner mon nom à aucune femme;