‹ Les boucaniers (volume 4)Chapitre 143 sur 190 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

un gentilhomme n'a qu'une parole; votre trahison ne peut me dégager de mes serments : je tiendrai ma promesse ! ... Adieu , Nativa ! ... Vous m'avez trouvé plein d'enthousiasme , de jeunesse, de croyance et d'avenir ! vous me laissez morne, désolé, vieilli , le cœur usé, incapable d'éprouver un généreux sentiment , n'aspirant plus qu'au repos de la tombe!... Adieu! Ce n'est point un reproche que je vous adresse. Je ne vous parle ainsi qu'afin que , si par hasard, en songeant combien je vous aime, la pensée vous venait un jour de m'appeler près de vous, vous ne cédiez pas à ce caprice ; vous ne reconnaîtriez plus le sauvage et enthousiaste jeune homme de la grève de Penmark, vous verriez apparaître un vieillard. Pour la dernière fois, adieu !

La parole du chevalier dénotait une si profonde douleur, la résignation qu'il montrait était d'une grandeur si poignante et si vraie, que Nativa se sentit réellement attendrie.

— Chevalier, lui répondit-elle, votre générosité est la plus terrible vengeance qu'il vous était donné de tirer de mes torts ! Je n'essayerai pas de me justifier à vos yeux. Toutefois, vous qui m'avez si sincèrement aimée, vous devez comprendre jusqu'à quel point un amour cruel-

Icment méconnu, un dévouement réel dédaigneusement repoussé , changent le caractère d'une femme. Aujourd'hui, le cœur ulcéré, éperdue de douleur, écrasée sous une humiliation imméritée, je ne croyais plus, lorsque la fatalité vous a placé sur ma route, à la sincérité d'aucun sentiment ! Tous les hommes étaient devenus à mes yeux des êtres vils, égoïstes, méchants. Cette disposition de mon esprit vous explique ma conduite. Je vous estime à un tel point, que je tiens encore, quelque détachée que je sois des choses humaines, à votre pitié. J'ai tant souffert, qu'il vous est permis, croyezmoi, sans tomber dans une indigne fiublesse, de me plaindre et de m'absoudre. Adieu, chevalier... Du fond du couvent où je vais attendre que Dieu, dans sa bonté sans bornes, daigne m'admettre à la vie éternelle, je mêlerai chaque jour votre nom à mes prières... Adieu !

L'humilité sincère de Nativa, Texpression si vraie de ses regrets et de sa douleur, causèrent une indicible émotion à l'infortuné jeune homme. Comprenant loutclois le danger qu'il y aurait pour lui à poursuivre cette conversation, il se contenta de s'incliner respectueusement devant l'Espagnole et il garda le silence.

— Mon chevalier Louis, lui dit Fleur-des-

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Bois qui vint s'appuyer sur sou épaule avec uuc charmante et gracieuse familiarité,du courage! . . . Tu as été bon et généreux pour cette pauvre femme. Dieu te récompensera ! Jadis, quand tu m'appelais ta sœur, cela me faisait , je ne sais trop pourquoi, soulFrir; aujourd'hui, je sens que ce nom me sera doux à entendre... Rappelle-toi quelles délicieuses journées nous avons j)assées à l'ombre des forêts enbaumées, combien les heures s'écoulaient rapidespour nous!... Comme l'arrivée de la nuit nous surprenait toujours! Ses ombres nous enveloppaient déjà que nos yeux cherchaient encore le soleil au milieu de l'espace... Eh bien! cette vie nous la reprendrons ! Nous ne nous quitterons plus! Quand tu te sentiras trop malheureux , je mêlerai mes larmes aux tiennes! Cela doit être si bon, je le devine, d'avoir une personne qui pleure avec vous!... Mon chevalier Louis, partons !

Fleur-des-Bois prodiguant ses naïves consolations à de Morvan était si belle, si touchante, que Nativa ne put se défendre d'un sentiment d'admiration.

— Jeanne, lui dit-elle d'une voix brisée, jamais une aussi adorable créature que toi n'a existé sur la terre!... Ta grâce l'emporte sur ma

fierté, je nvhumilic devant ton innocence!... Jeanne, pardonne-moi!...

A ces paroles prononcées par l'orgueilleuse Espagnole avec âme, Fleur-des-JBois se troubla :

— Nativa, répondit-elle, tu es déjà bien malheureuse et je ne voudrais pas te faire souflVir davantage... mais à quoi bon essayer de te tromper?... Je ne suis pas habituée au mensonge... tu verrais de suite que mes lèvres sont en désaccord avec mon cœur...

Je comprends très-bien que tu aies ordonné à tes esclaves de me tuer ; que tu m'aies adressé de vilaines paroles... Tu avais perdu la raison ! Aussi, de toutes ces choses je ne conserve contre toi aucune rancune ! Ce que je ne puis te pardonner, Nativa, et pourtant je t'assure que je ne suis pas du tout méchante, c'est la peine que tu as causée à mon chevalier Louis ! Vois comme il est changé! comme il paraît accablé, malheureux ! Apres tout, ce n'est pas ta faute! Habituée à l'hypocrisie des villes, tu ne pouvais guère agir autrement ! Quand mon chevalier Louis me lit apercevoir la première fois de mon ignorance, cette découverte me rendit bien honteuse! Aujourd'hui, la science me fait peur! Oui, plus je réfléchis, et moins je le trouve coupable ! Je ne l'en veux plus, Nativa, je te plains !

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