‹ Les boucaniers (volume 4)Chapitre 155 sur 190 · CHAPITRE V. Î · texte numérisé non relu

CHAPITRE V. Î

où il déployait une intelligence et une vivacité dont il ne se serait jamais cru capable : l'excitation causée par le danger l'avait complètement métamorphosé en flibustier.

— Ah ! coquins d'Espagnols, vous voulez me prendre ma fortune ! ah ! vous avez jadis massacré des milliers de pauvres chers Indiens du bon Dieu! Vous allez voir!... murmurait-il en rechargeant son arme; et chaque fois sa carabine abattait un ennemi !

Le pont delà frégate inondé de sang prouvait que le triomphe momentané, ou, pour être plus exact, la résistance des flibustiers leur coûtait bien cher; plus de vingt des leurs avaient déjà succombé.

— Matelot, dit de Morvan en s'adressant à Laurent, ne vaudrait-il pas mieux en venir franchement à l'abordage que de nous laisser décimer ainsi? Qui sait si ce dernier et suprême efl'ort ne nous sauverait pas?

— J'aime ton impatience et ton ardeur, matelot, répondit Laui'cnt; mais la responsabilité qui pèse sur moi m'empêche de la partager. Que veux-tu que cinquante à soixante hommes fassent contre douze à quatorze cents?

— Alors, nous sommes perdus! reprit de Morvan en baissant la voix.

— Oui, si la tempête sur laquelle je compte tarde trop à se déclarer !

— Tes calculs ne te l'annonçaient guère avant trois heures !

— C'est vrai ; mais depuis lors l'état du ciel a changé. Tenons bon encore une heure, et nous serons sauvés !

— Une heure, Laurent ! il ne faut pas l'espérer... A la première bordée complète que nous recevrons, nous coulerons bas.

— Nous serons canonnés, mais nous ne recevrons pas une bordée entière : nos braves boucaniers gênent trop par leur tir les artilleurs. Quant à couler bas, tu oublies que Requin se tient, mèche allumée, dans la soute aux poudres.

— Ma foi, s'écria de Morvan, j'en reviens à ma première idée, à l'abordage : d'autant plus que depuis le commencement de l'action, l'Espagnol a toujours manœuvré pour l'éviter.

— Parbleu ! cela n'a rien d'étonnant! Il connaît ma présence ici!... Le fait est que si je disposais de ce vaisseau de soixante et de son équipage, il y a longtemps que la frégate n'existerait plus I Ne me parle pas, vois-tu, matelot, des gens hiérarchiques. Ils arrivent à tour de rôle, ou poussés par la faveur, ù des commande-

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