‹ Les boucaniers (volume 4)Chapitre 156 sur 190 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

ments importants; mais le grade ne leur donne ni la spontanéité de la pensée, ni l'initiative, ni l'instinct de la guerre ! Il n'y a pas un de nos flibustiers qui, à la place de l'amiral espagnol, ne nous eût déjà contraints à nous faire sauter! Laurent, debout sur son banc de quart, qui le mettait dans une si dangereuse évidence, et quoique la mitraille sifflât sans cesse autour de lui, avait répondu au chevalier d'une voix aussi calme que s'il se fût trouvé dans un salon. Maître de sa volonté, il savait résister même à l'excitation du combat.

— Ah ! ah ! reprit-il presque aussitôt, voici l'Espagnol qui laisse arriver... Il veut nous envoyer une bordée en poupe; c'est là une tactique iort bonne quoiqu'un peu élémentaire! Matelot...

Laurent allait poursuivre lorsqu'il roula de son banc de quart sur le pont; le bonheur fabuleux qui jusqu'alors l'avait [)rotégé l'abandonnait.

Le moment était critique. De Morvan le comprit.

— Matelots ! s'écria-t-il en s'élançant à la place occupée naguère par Laurent, un homme de moins ne constitue pas une défaite! ïoul, va bien!... Rien n'est désespéré !.. Je suis digne de

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VOUS commander!... Allons! hardi! ferme!... Ne nous laissons pas prendre en enfilade!... Neutralisons, en l'imitant, la manœuvre de l'Espagnol; laissons arriver!...

Un moment de desespoir général, plus encore, de stupeur, suivit la chute de Laurent : les flibustiers, ranimés par la parole ferme et vigoureusement accentuée du chevalier, revinrent presque aussitôt de leur élounement. Heureux de trouver un chef à l'instant où ils en avaient un si urgent besoin, ils se précipitèrent à la manœuvre avec un remarquable élan. Le combat continua sous toutes voiles.

— Les maladroits! murmura de Morvan en jetant un regard de mépris sur le vaisseau auiiral ; ils ouvrent la main qui nous tenait ! Que de temps ils perdent !

Plusieurs flibustiers, en voyant tomber leur capitaine, s'étaient élancés pour lui porter secours ; à peine achcvaieiit-ils de le relever qu'il ouvrit les yeux, et les repoussant avec énergie :

— Arrière, enfants ! leur dit-il en souriant, je n"ai rien... uiu; simple égratignurc... Un éclat de bois qui m'a frappé à la tète!... Est-ce que les boulets peuvent tuer Laurent !,.. Allons, retournez à voire poste de combut !

Épongeant alors avec son mouchoir le sang

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qui lui tombait, dans les yeux et l'aveuglait, Laurent se dirigea d'un pas ferme et assuré vers son banc de quart.

— Ail ! s*écria-t-il en apercevant de Morvan installé à sa place, tu n'as pas perdu de temps, matelot, pour recueillirmon héritage !...

Un regard froid, hautain, accompagnait ces paroles. De Morvan le soutint dignement.

— Matelot, lui dit-il en descendant du banc de quart, linjusle rci)roclie que tu m'adresses est un signe de rtublesse. Allons, je l'avais élevé sur un trop haut piédestal. Tu es un homme extraordinaire, j'en conviens; mais lu n'es (ju'un homme.

A cette réponse, Laurent rougit ; et fixant le jeune homme d'un œil scrutateur et réfléchi:

— Je comprends à présent que Fleur-des- Bois l'aime, lui dit-il lentement. Je t'avais bien jugé; tu vaux mieux que moi... oui, mille fois mieux que moi ; car jamais je ne te pardonnerai d'avoir sauvé la frégate.

Pendant riieure qui suivit cet épisode passé inaperçu, le combat prit un caractère de gravilé qu'il n'avait pas encore atteint ; les flibustiers survivants (ils n'étaient plus que vingt hommes valides), se sachant perdus, ne daignaient plus 66 cacher dans les embarcations ou sur la drôme :

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fous do rago, suV)limc.s de l'nreur, ils poussaient des cris seniblal)les à des liurlemenls de tigre et demandaient l'abordage.

Laurent, toujours calme et impassible, ne cessait de consulter l'borizon : la tempête, ce dernier aide sur lequel il avait compté, lui faisait défaut.

Si la position des flibustiers était à peu près désespérée, les ennemis payaient bien cher leur victoire. Fait inouï, merveilleux, que l'on se refuserait à croire si l'histoire n'était là pour l'attester, cinq cents Espagnols avaient succombé! Sur le pont, dans la batterie basse du galion jonclié de cadavres, le sang atteignait une hauteur de deux pouces !

A une dernière bordée (|ue les artilleurs du vaisseau-amiral parvinrent à tirer avec ensemble et qui porta en plein dans la coque de la frégate, l'issue du combat cessa tout à fait d'être douteuse.

— Matelot, dit froidement Laurent en s*adressant au chevalier, il faut mourir... Ta main... Adieu...

— Où vas-tu ainsi, Laurent?

— Donner à Requin le signal ({u'il attend !...

— Un capitaine doit rester sur son banc de quart jusqu'à ce (jue la mort l'en arrache. Re-

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