‹ Les boucaniers (volume 4)Chapitre 162 sur 190 · CHAPITRE VI. Î · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI. Î

voix calme et puissante de Laurent s'éleva, dominant le mugissement des flots :

— Du courage et du silence, enfants! criaf-il; la barre du gouvernail ayant été mise au vent, rien n'est encore désespéré !

En clîet, la frégate, après avoir été plusieurs fois lancée du sommet des vagues jusque dans les dernières profondeurs de leurs abîmes, reprit enfin son équilibre et recouvra son sillage.

Sur dix navires engagés, il en est à peine un qui résiste.

Dans l'impossibilité où si; trouvait la frégate, enveloppée dans une pareille tempête, de continuer à prêter le côté au vent , Laurent dut renoncer à se diriger vers la Jamaïque, et il se mit à fuir sous le vent.

Ce changement d'allure, impérieusement commandé par les circonstances, laissait toujours la frégate exposée au danger d'être engagée de nouveau; or, compter sur un second miracle, c'eût été folie; aussi les flibustiers se regardaient-ils comme touchant à leur dernière heure.

— Mon chevalier Louis , dit Fleur-des-Bois qui, appuyée contre les bastingages, n'avait pas voulu, malgré le danger qu'elle courait d'être

138 LES BOllCA^'rEns.

emportée par une vague, abandonner le }ionl et se réfugier dans sa cabine; mon clievalicr Louis, cet(e i'ois, je le sens, c'en est fait de nous!... Laurent est un bon marin, oui, j'en conviens, mais cjue peut-il contre la colère du ciel? rien!... Pourquoi cet air ti iste et désespéré , mon chevalier? Craindrais-tu la mort?

— Ma sœur bien-aimée, répondit de Morvan avec une émotion profonde, Dieu m'est témoin de la sincérité de mes paroles : non-seulement je ne redoute pas la mort, mais je la désire ! Ce qui attriste mon agonie, c'est la pensée que je l'entraîne dans ma chute!... Sans ma fatale rencontre, tu reposerais en ce moment, joyeuse et insouciante, à l'ombre de ces belles foi'êts cuibauiiiées que tu aimes tant! Ta pitié pour moi, malheureux isolé sur la ternî, t'a peiduc!

— Ne parle pas ainsi, mon chevalier Louis, s'écria Fleur-des-Bois d'un ton de doux reproche, je t'assure que tu te trouq)es ! Quand tu es venu à l'habitation de mon père, je n'étais déjà plus heureuse comme au temps de mon enfance!,.. Je m'ennuyais... je me sentais triste, découragée... Je pleurais bien souvent, sans pouvoir me rendre compte de mes larmes!... La solitude me causait des nujmcnts de découragement inexplicable, et pourtant, la j)résence de

Page 1