‹ Les boucaniers (volume 4)Chapitre 163 sur 190 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

ce pauvre Ccisque-cn-Cuir. si bon pour moi, me pesait aussi; il me semblait qu'en debors des villes et de la solitude, il y avait un autre monde que j'ignorais et où le bonbeur m'attendait. Ne le reproche donc pas, mon chevalier Louis, ma mort. Tu m'as bien l'ait souffrir, c'est vrai; mais cela n'a pas été de ta faute. Et puis, si lu savais...

Jeanne, confuse et rougissante, se tut ;

— Fleur-des-Bois, ma sœur chérie, lui dit de Morvan tout attendri, pourquoi augmenter par de généreux mensonges qui me montrent à quel point lu comprends et lu pousses la délicatesse du dévouement , pourquoi augmenter la douleur, b'S regrets que j'éprouve en songeant que la mort va nous séparer?

— Moi, mentir ! reprit vivement Fleur des- Bois ; tu oublies que personne ne s'est jamais occupé de moi, que je suis sans insiruction aucune. Mentir ! mais cela est trop diflicile. Je ne saurais comment m'y prendre pour déguiser ma pensée. On me raillerait de ma maladresse. Je te le répète , mon chevalier Louis , tu n'as pas à te reprocher ma mort. Tu m'as bien fait souffrir, oui, j'en conviens de nouveau ; mais cela n'a pas été de ta faute. Et puis, si tu savais...

Jeanne redit d'une voix |)resque inintelligible, tant elle tremblait, ces paroles qui déjà l'avaient rendue si confuse; de Morvan en ressentit, sans s'en rendre compte, une joie immense au cœur ; un moment il oublia et les douleurs aiguës que lui causait sa blessure, et l'horrible position dans laquelle il se trouvait.

— Qu'entends-tu par ces mots, ma sœur.

<i si tu savais? » murmura-t-il à loreille de Fleur-des-Bois.

La délicieuse enfant hésita.

— Mon chevalier Louis, lui dit-elle enfin, ne m'adresse plus cette question... elle me trouble... je ne puis y répondre.

— Pourquoi cette question te trouble-telle, Jeanne ?

— Mon Dieu ! comment le saurai-je? Je lignore... Il me semble que si je m'expliquais, tu te moquerais de moi, et je me tais. Voilà tout...

— Se faire, Jeanne, c'est déjà dissimuler, presque mentir; tu ne m'aimes donc pas, que lu gardes secrètes tes pensées?... Tu ne vois donc plus en moi un frère?

— Je ne t'aime pas, mon chevalier Louis! répéta Fleur-dcs-Bois avec une adorable et naïve indignation. Que c'est donc mal à toi de suppo-

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ser de paceillos choses! Mon Dieu ! si tu l'exiges, je parlerai. Au fait, tu es trop généreux et trop bon pour uic faire honte de mon ignorance, de ma folie! Eh bien! mon chevaHer Louis, j'ai dernièrement découvert que mon existence avait, jusqu'au jour où je t'ai connu, ressemblé à un tranquille et profond sommeil! A partir seulement de ce moment, je me suis aperçue que j'avais un cœur! Alors tout a changé pour moi d'aspect dans la nature; les fleurs m'ont révélé des parfums que je ne leur connaissais pas ; les chants des oiseaux m'ont dit de douces paroles!... J'ai compris le bonheur de vivre!... Tu souris, mon chevalier Louis! ajouta Fleur-des-Boissans oser lever les yeux sur le jeune hon)me ; tu te moques de moi, sans doute?

— Continue, Jeanne, continue, répondit de Worvan en proie à une émotion indélinissahle. Mourir en entendant de telles paroles, c'est seulement quitter la terre pour monter au ciel!

— Mon clievalier Louis, reprit Jeanne après une nouvelle hésitation et comme si elle cédait à une influence supérieure à sa volonté, mon chevalier, tu n'as donc pas à te reprocher ma mort, puisque avant de t'avoir vu j'ignorais la \ie. Tout à l'heure je te disais que tu m'as bien fait souffrir, n'est-ce pas ? Pourquoi cela ? Tu

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ne le suis pas sans doute? Ni moi non plus. Probablement [);uce (jue j'a\ais peur de te perdre... Parce que je manquais de raison... Eh bien, il ne faut pas, entends- tu bien, que lu le croies coupable de mes douleurs... Voilà où je vais te paraître folle, exiraviigante... Les souffrances passées me sont chères, leur souvenir m'est doux... Il me semble en ce moment (jue souffrir ainsi c'est être heureuse...

Fleur-des-Bois , comme toutes les natures di'oites et simples abandonnées à elles-nu"'mes et élevées en face des sublimes splendeurs de la nature, avait une poésie de langage qui s'harmoniait admirablement avec sa touchante beaulé et dont le charme était irrésistible. Aussi de Morvjin dut-il fait appel à tout ce (lu'il y avait en lui de généreux sentiments pour ne |)as blesser la chaste ignorance de Jeanne par une trop vive lumière.

Attendri jusqu'aux larmes, ému jusqu'.iu délire, il léfléchissait avant de réj)ondre, lorsqu'une ou deux vagues furieuses, se coiiliariaul dans leur élan , viiu'cnt tomber sur la fiégate qui trenibla de; sa quille au sommet du grand mal ! Tout le monde à boni se crut perdu.

- Fleur-des-Bois, je t'aime!... s'écria de Worvan, qui, certain de touclicr à sa dernièro

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heure, étreignit avec passion la jeune fille contre sa poitrine, et de ses lèvri'S brûlantes lui donna un long baiser!...

A ce contact nouveau pour elle , Fleur-des- Bois ferma les yeux : un tremblement convulsif agita son corps, une pâleur mortelle envahit son visage; sa tète, ainsi qu'un lys dont la tige est brisée par l'orage, s'inclina : elle perdit connaissance!...

Au même instant la frégate, encore une fois viclorieuse, se relcsait, et la voix de Laurent, cette voix qui toujours restait calme au milieu des fureurs de la ten)pète ou du combat, rendait le courage, presque l'espérance, aux flibustiers.

— Enfants! leur disaif-il, vous avez le cœui^ trop ferme pour craindre la mort; mais je conçois que l'incertitude et l'agonie vous soient pénibles ! Prenez un parti digne de vous. Jouons d'un seul coup les clinnces qui nous restent : dans cinq minutes nous serons engloutis ou sauvés !

Laurent enjand)a alors quelques enflécbures deshaubans d'artimon, et, ses} eux fixés, comme ceux d'un aigle, vers le foyer de l'ouraga;), il se mit en face de la tempête.

Réfléchi, grave, [jcnsif, il étudia, avec cette

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expérience profonde qu'il possède au dernier point, les allures et. les mystères de l'ouragan.

Bientôt ses traits resplendissent d'audace et d'inspiration, un sourire de triomphe passe sur ses lèvres, et, embouchant son porte-voix, il s'écrie :

— Haie bas le foc d'artimon , la pouillouse, amure misaine et laisse arriver!

Un silence de stupéfaction, de mort, accueillit l'ordre de cetle périlleuse manœuvre.

— ^ Eh bien, enfants! reprend Laurent avec ironie, vous êtes-vous donc métamorphosés en Espagnols? Par l'enfer ! on croirait que vous avez peur!...

Les flibustiers, honteux d'avoir pu mettre un seul instant en doute l'infaillibilité de leur capitaine, rachètent cette seconde de faiblesse par une obéissance pleine d'enthousiasme. La manœuvre est enlevée avec une rapidité «lui tient du prodige, surtout si l'on songe au petit nombre d'hommes qui restent valides et à leur état de fatigue et d'épuisement.

La frégate, déjà presque engagée, cesse d'hésiter; vaincue d'abord parla puissance de ses voiles et de son gouvernail, bouleversée ensuite circulaircment à travers l'abîme, elle parvient enfin à reprendre le vent en poupe, et prévient

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