CHAPITRE IX. Î
Une iriuarquc que fit alors le jeune liomme, et qui augmenta de beaucoup encore son étonnement, fut que l'équipage du brigantin ne paraissait prêter aucune attention à ce bruit si lugubre et si inexplicable, tandis que ses anciens compagnons, les naufragés de la frégate, paraissaient éprouver une surprise égale à la sienne.
Se levant avec effort de dessus son banc , de Morvan pencha la tète en dehors des bastingages ; le sillage de la frégate était si rapide qu'il en fut ébloui ; il l'estima à dix-huit nœuds ; évidemment, le brigantin était entraîné par un irrésistible courant.
Sans la confiance illimitée qu'inspirait Montbars au jeune homme, il n'eût pas hésité à considérer le navire comme perdu.
Pendant l'heure qui suivit , la marche du brigantin augmenta encore plutôt qu'elle ne se ralentit.
Il courait le cap droit sur la côte , et quelle côte ! des falaises à pic, des mornes inaccessibles, des rocs de granit.
La témérité de Montbars ressemblait tellement à un suicide ou à un acte de folie, était si en dehors de toutes les manœuvres possibles, que de Morvan crut un moment que ses sens
rabusnicnt. qu'il était sous le coup d'une Iiallucination pénible.
— Eh bien, mon ami, lui dit son oncle en revenant sur le tillae, que penses-tu de notre façon d'aborder la terre?
— Rien, Montbars, si ce n'est (juc je mets en doute ce que je vois, cl nie figure être le jouet d'un rcve!
— Ta stupéfaction s'accroîtra probablement encore d'ici à peu. Aperçois-tu ces deux rochers énormes qui, sentinelles perdues, s'élèvent solitaires au milieu de la mer et paraissent s'appuyer l'un sur l'autre?
— Parfaitement, Montbars.
— Nous allons jiasser entre ces roches I
— Oh! quant à cela, c'est imj)ossiblc! A peine restc-t-il assez de place entre ces deux géants de granit pour une étroite pirogue.
— C'est la distance qui t'abuse... les rochers sont séparés par une largeur d'environ ciu(|uante pieds... Seulement, j'avoue qu'un coup de gouvernail mal donné, et notre brigantin se brise en jnorceaux; aussi vais-jc prendre la barre moi-même... Plus de questions, cher ami; j'ai besoin de toute mon allenlion. de tout mon sang-froid.
Pendant que de Montbars se plaçait à la barre,