CHAPITRE m
— Ça c'est vrai , répondit un autre boucanier; mais si notre existence a son côté pénible, ne nous ofTre-t-elle pas aussi de délicieuses jouissances ! Quelle joie est comparable à celle que nous éprouvons en voyant le taureau sauvage tomber foudroyé sous notre balle, en entend.int les aboiements de nos cbiens, si féroces quand ils flairent l'ennemi, si doux et si obéissants à notre voix!... La mer présente certes un beau spectacle, mais de combien n'est-il pas inférieur à celui de nos forêts, lorsque le soleil se lève !... Il y a des moments où l'on se trouve si bcureux, qu'on est obligé de pleurer pour ne pas souffrir!... J'ai vu souvent arriver, soit à l'ile de la Tortue, soit au Port-Paix ou à celui de Léogane , des navires flibustiers charges des dépouilles espagnoles; les matelots, excités par l'idée des débauches que l'or allait leur procurer, saluaient le rivage de cris bruyants, eh bien ! je puis vous le jurer, Montbars, jamais la jalousie ne m'est venue au cœur en ces circonstances. Combien l'enivrement moral de ces flibustiers , pensais-je , est loin de ce bonheur intime, profond, inexprimable que je ressens en apercevant, au retour d'une longue, fatigante et dangereuse expédition , le mince lilet de fumée qui flotte au-dessus du toit de ma pauvre
chaumière... Avec quelle douce volupté je songe à raccueil que me prépare celle qui m'attend et qui m'aime, au repos que je vais enfin goûter! Croyez-moi, 3Iontbars. je ne changerais pas mon humble position contre la vôtre si enviée et si brillante...
De Morvan , en entendant ce langage sortir de la bouche d'un boucanier, ne pouvait revenir de sa surprise, dautant plus que l'homme qui s'exprimait ainsi présentait dans sa personne l'apparence d'une sauvage énergie et d'une grande rudesse.
— Quel est donc ce boucanier? demanda-t-il à Monibars une fois que les chasseurs se lurent rembarques dans leur canot.
— C'est un ancien professeur de belleslettres.
— Est-il possible? Vous voulez railler!
— Point; je parle fort sérieusement. La population de Saint-Domingue, mon cher Louis, ne ressemble à rien de ce qui existe ailleurs. Tu trouveras ici des hommes appartenant aux plus illustres familles d'Europe el qui , dénués de toute ressource et réduits à la plus extrême misère, accepteront avec reconnaissance l'aumône que leur oifrii'a (a j)ilié ; à côté de ces puissants déchus, tu verras des gens, sortis des dernier^
CHAPITUE III. K?
rangs de la société, étaler un luxe, posséder des richesses et jouir d'une autorité inouïs ! A Saint-Domingue, la seule distinction qui existe est celle de l'audace, de l'intrépidité et de la réussite! Un flibustier dont la réputation est établie trouve toujours , si la fortune lui a été contraire, un bailleur de fonds qui lui avance de quoi acheter un autre navire, et cent hommes déterminés prêts à se faire tuer sous ses ordres !
— De façon que plus l'on tape, plus l'on gagne? dit Alain en se mêlant timidement à la conversation.
— Oui, mon garçon ; c'est cela !
— Jour de Dieu ! s'écria le bas Breton en serrant les poings , il me tarde d'en venir aux mains avec les Esjjagnols et de venger ces malheureux Indiens qu'ils ont jadis si fort maltraités, comme vous me l'avez raconté!... Ces bons Indiens! Pauvres innocentes créatures qu'ils faisaient rôtir comme des châtaignes! Rien que de pensera cela, les larmes me montent aux yeux. Ah! les gredins d'Espagnols! vous verrez!
— Dites-moi, Montbars , reprit de Morvan , quelle différence existe-t-il donc entre le boucanier et le flibustier?
— Il y a quarante ans, l'île <le Sninl-Domin-
38 LES BODCANIERS.
giie ne comptait, comme habitants français, que des chasseurs de taureaux sauvages et de sangliers. Ces hardis piétons , abandonnés de la mère patrie, durent chercher dans les produits de leurs courses, pi'oduits excessifs et trop abondants pour leur nourriture, un rapport lucratif qui les mît à même de se procurer des objets indispensables à leur existence nomade, comme de la poudre, des ustensiles, des habillements, etc. Ils commencèrent donc à fumer la viande des sangliers et à tanner les peaux dos taureaux, jambons et cuirs qu'ils vendaient ensuite dans les rades des îles voisines. Or, comme les Caraïbes, les premiers habitants des Antilles, avaient pour coutume de couper en pièces leurs prisonniers de guerre, et de préparer cette horrible nourriture sur une espèce de claie nommée barbacoa, et dans leurs cabanes appelées bouca}is, nos compatriotes, qui en agissaient avec les hôtes des forêts comme les Indiens avec les hommes, furent surnommés par ceux-ci boucaniers. Depuis lors ce sobriquet sauvage leur est resté ; aujourd'hui , il appartient à la langue française.
« Longtemps, grâce aux immenses solitudes de l'île, rcxisleiice des boucauiers resta ignorée des Espagnols; ce ne fut que (]uaiui, devenus