CHAPITRE IV. 8S
pas vers son adversaire, tu as péché, tu vas être puni !
Un éclair de fureur jaillit des yeux de Laurent et une expression d'implacable férocité contracta son visage.
Saisissant unj des pistolets passés à sa ceinture, il l'arma vivement et en dirigea le canon vers de Morvan.
Le pauvre gentilhomme sentit que c'en était fait de lui ; alors croisant les bras et regardant son adversaire bien en face :
— Lâche et assassin, lui dit-il, sois maudit! A peine de Morvan achevait-il de prononcer
ces paroles, qu'un coup sec et mat, assez semblable à celui que produit un bâton en frappant sur un vase creux et épais, retentit et que Laurent roula par terre.
— Ah ! tu te figurais que l'on pistolette ainsi le chevalier de Morvan lorsqu'il est accompagné de son serviteur ? dit Alain, appuyé sur son penbas, en s'adressanl au beau Laurent évanoui. Nenni, fils du diable ! attends un peu... Je m'en vais à présent te travailler agréablement les côtes !
La chute de Laurent produisit sur les assistants un étonnement extraordinaire.
— Arrête, Alain ! s'écria de Morvan en saisis-
sant le bras déjà levé de son serviteur, ne voistu pas que cet homme est hors d'étal de se délendrc ?
— Eh ben ! et vous donc tout à l'heure, estce que vous auriez pu parer la balle de son pistolet avec votre épée?... Ce mauvais gars-là est un gredin qui ne mérite pas de pitié, voyezvous!... Laissez-moi le taper un peu, rien (|u'un peu... lui appliquer une douzaine de coups de penbas seulement sur les tempes ! . . .
— Est-ce parce que tu viens de me sauver la vie que tu te rel'uses, Alain, à m'obcir? dit de Morvan d'un ton d'affectueux reproche, et en prenant dans les siennes la main du bas Breton.
— Ah! M. le chevalier, ne me parlez pas ainsi, vous me confusionnez, répondit Alain en rougissant. Enfin puisque c'est votre bon plaisir qu'on ne corrige pas ce gredin, on le laissera tranquille. Ça ne fait rien, c'est tout de mémo dommage de ne pas le meurtrir un peu.
Les témoins de cette scène, voyant Alain remettre son terrible bâton sous son bras, allaient porter secours à sa victime, lorsqu'une jeune foninie, sortant de la maison à hicjuclle aj)parlcnait le balcon d'où était tombé un bouquet, s'élança vers le beau Laurent, et, s'agenouillanl près de lui, souleva sa tctc dans ses bras et se
CHAPITRi: IV. 85
mit à étancher avec son écharpe le sang qui coulait de sa blessure.
Cette jeune femme, d'une grande beauté et à peine âgée de seize ans, tout entière à son désespoir, paraissait ne pas se préoccuper de la curiosité et des chucbotenients de la foule : de grosses larmes coulaient le long de ses joues.
— Rassurez-vous, madame, lui dit de Morvan avec respect; cet évanouissement, suite inévitable d'une commotion violente, ne présente aucun danger! Tenez, voici M. Laurent qui ouvre les yeux... les couleurs de la vie reviennent sur son visage...
En effet, de Morvan parlait encore que déjà le blessé avait repris connaissance ; son premier regard fut pour le gentilhomme breton.
— Monsieur, lui dit-il, faire assommer un homme comme un bœuf n'est pas lui répondre. J'espère que vous voudrez bien me rendre raison de vos insultes!
— Monsieur, lui répondit de Morvan, tirer à bout portant sur quelqu'un qui n'a pour toute arme qu'une épée, n'est pas une action fort loyale! Vous avez mérité, plutôt deux fois qu'une, les mots de : lâche et d'assassin 1 que je vous ai adressés.
— C'est vrai, reprit le beau Laurent ; je sor-
tais d'un brillant déjeuner, et j'ai agi avec une vivacité condamnable... Consentez à me céder le haut du pavé, et, prenant en considération mes torts, je daignerai oublier mes griefs contre vous. Sinon et si vous vous obstinez dans votre refus, il vous faudra à toute force vous battre.
— Cette perspectiven'a rien de bien effrayant, répondit de Morvan; loin de là, elle s'accorde au contraire tout à fait avec mon désir ! Seulement comme je doute que vous soyez en état de tirer aujourd'hui l'épée sans trop de désavantage, nous remettrons notrerencontre à demain.
— Laurent, je vous en conjure, refusez ! dit alors la jeune femme qui était venue au secours du blessé, et vous, monsieur, ajouta-t-elle en se tournant vers de Morvan, comment osez-vous résister à la volonté de Laurent? Les hommes ne doivent-ils pas s'incliner devant sa parole et se ranger quand il passe?
— Silence, Marianne ! s'écria le beau Laurent avec dureté. Vous feriez mieux, au lieu de vous mêler de choses qui ne vous regardent pas, de rester dans la maison de votre père. Que diable ! une jeune fille qui se respecte ne se donne pas ainsi en spectacle au public ! Je ne suis ni votre frère, ni votre époux, ni votre amant!
— Oh ! c'est affreux, dit la pauvre jeune fille