CHAPITRE IV
répondit Laurent, qui jeta aux pieds du bas Breton cinq quadruples.
Alain se précipita sur les pièces d'or et les ramassa tout en murmurant :
— Il paraît, en effet, que taper ferme, comme me le disait dernièrement Montbars, rapporte gros dans ce drôle de pays. Il aurait ])u me donner son or d'une façon plus gentille, ce Laurent ; ça ne fait rien ; de l'or, c'est toujours de l'or.
De Montbars prit alors son neveu par le bras et l'entraîna loin de la foule qui, dominée par cette scène qu'avait rendue plus saisissante encore pour elle la réputation des gens qui y figuraient, avait gardé un anxieux silence.
— Mon brave Louis, dit le boucanier d'une voix affectueuse, presque émue, te voilà avec une bien triste affaire sur les bras... Je donnerais ma fortune entière pour que ta mauvaise étoile n'eût pas conduit ce Laurent sur ta route !
— Vous avez tort, Montbars, de vous préoccuper à un tel point de ce duel! Sur ma parole de gentilhomme, je suis fermement convaincu que j'en sortirai victorieux. Mais quel est donc ce Laurent?
— Le beau Laurent, comme on l'appelle, est Ihorame qui jouit, après moi, de la réputation la
plus haute et la mieux méritée dans laflibusterie. Son audace, son coup d'oeil, sa force, ses connaissances en toutes choses soûl extraordinaires. La nature la doue des qualités les plus précieuses, malheureusement un orgueil sans bornes, une cruauté implacable et une perversité inouïe en font un monstre : il ne croit à rien. Laurent, depuis longtemps, je le devine, convoite mon autorité souveraine et travaille en secret à saper nia puissance ! Qu'il prenne garde ! je veille ! Je ne dois pas toutefois me dissimuler qu'il possède une grande popularité! Sa générosité et sa munificence sont sans limites! sa bourse appartient à tous les malheureux!... Un singulier homme ! . . . Par moments je suis presque tenté de croire qu'il y a du bon en lui... Il faut qu'une immense douleur ait pesé sur son passé. Il traite les femmes avec un mépris souverain, et elles raffolent de lui. La jeune fille que tu as vue tout à l'heure courir avec tant d'empressement à son secours et qu'il a si brutalement repoussée, appartient à l'une des plus riches et des plus nobles familles d'Europe, établie à Leogane. Ce Laurent est un mystère même pour moi.
— En tous cas, dit de Morvan, son nom n'indique pas une bien illustre origine.