‹ Les boucaniers (volume 4)Chapitre 62 sur 190 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

dont voici la lettre, demande de nouveaux envois de fonds!

— Tout ce qu'il voudra ! reprit Barbe-Grise avec feu. S'il a besoin de cent mille écus, qu'il ne se gêne pas pour le dire! Je pillerai, s'il le faut, une ville espagnole pour me procurer cet argent...

Ce mot de procès jurait d'une si étrange façon dans la bouche du boucanier, ce demi-sauvage, placé si en dehors de la civilisation, quo de Morvan, une fois qu'il fut seul avec Montbars, s'empressa de lui demander une explication à ce sujet.

— C'est une drôle de chose que le cœur humain, Louis, lui répondit le chef des flibustiers. Ce Barbe-Grise que tu vois si indifférent à tout, cet homme qui a laissé sa fille dans une ignorance sans nom, qui lui permet de s'exposer aux hasards de la mer, qui l'abandonne, pour ainsi dire, aux brutales passions de bandits, et dont un miracle seul l'a sauvée; cet homme qui ne se dérangerait pas d'un pouce de son chemin pour réaliser une fortune, sacrifierait sans hésiter sa vie pour gagner un procès que depuis plus de trente ans il soutient en Europe. Et sais-tu quelle est la cause de ce procès? C'est incroyable ! Il s'agit pour lui de prouver qu'il

descend des véritables seigneurs de Kerjean, et qu'il a le droit de porter les armes de cette maison!

Le clievalier de Morvan fut moins surpris encore que content de ce que Montbars venait de lui apprendre.

Il était heureux de savoir que Jeanne appartenait à la noblesse. Pourquoi ? Il n'eût pu répondre à cette question.

Le lendemain au point du jour, il se mettait en route en compagnie de Montbars et de Barbe- Grise, pour le mont du Pilon, où il arrivait en même temps que son adversaire, le beau Laurent.

Dans les premiers temps de roccupation de l'île de Saint-Domingue par les Français , les duels entre les boucaniers avaient lieu sans témoins.

Les adversaires étaient seulement tenus de déclarer à leurs camarades le jour fixé pour la rencontre. Cette formalité accomplie, ils partaient ensemble, armés de leur fusil, et se battaient comme bon leur semblait, à courte portée ou à une longue distance. Quand l'un des deux succombait, — et ce cas se pi'ésentait neuf fois sur dix, — un chirurgien était chargé par les

boucaniers réunis de visiter le cadavre et d'examiner l'entrée de la balle. S'il trouvait qu'elle avait pénétré soit j)ar le dos, soit trop de côté, le coup était, selon l'expression en usage, «c imputé à perfidie ; » alors on attachait le vainqueur à un arbre et on lui cassait la tète.

Plusieurs boucaniers ainsi condamnés et exécutés ayant, à leurs derniers moments, protesté avec une rare énergie de leur innocence, les premiers gouverneurs pour le roi qui arrivèrent dans l'île ordonnèrent qu'aucun duel n'aurait lieu désormais sans témoins.

Toutefois, afin de ne pas étendre les querelles, les témoins n'étaient spécialement chargés des intérêts d'aucun des deux champions; leur mission se bornait à assister passivement au combat ; les adversaires réglaient eux-mêmes les conditions du duel. De Morvan, mis au courant de ces détails par Montbars, voulut, par un esprit de galanterie tout à l'ait dans son caractère, laisser l'initiative à Laurent.

— iMonsieur, lui dit-il simplement, vous êtes plus habitué que moi à ces sortes d'affaires. Veuillez décider de quelle façon se passera le combat. J'accepte à l'avance et tiens pour bon le mode que vous adopterez.

Laurent n'était plus alors ce même homme

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