CHAPITRE VIll
ne sont pas pareils à ceux des autres hommes ; tu n'aimes ni le jeu, ni le luxe, ni les boissons brûlantes. Que te faut-il? De belles forêts embaumées, un mousquet qui abatte à deux cents pas un taureau sauvage, une sœur qui t'aime! Quoi encore? De l'espace et de la liberté! Eh bien! n'as-tu pas ici toutes ces choses?... Pourquoi aller t'exposera de terribles dangers afin de conquérir des richesses dont tu ne saurais que faire? Reste avec moi, mon chevalier Louis! je ne te contrarierai jamais ; je préviendrai tes moindres désirs, je t'obéirai en tout... Je t'en prie, je t'en conjure, ne pars pas. Et puis, que veux-tu que je devienne sans toi, à présent...? reprit Jeanne après un léger silence. Casqueen-Cuir et mon père ne sont pas méchants, certes; eh bien ! je ne sais comment cela se fait, mais je ne les vois plus tels qu'ils me semblaient être jadis! Ils me paraissent changés ; je sens que ni l'un ni l'autre ne savent m'aimer. Mon père ne songe qu'à son procès ; Casqueen-Cuir, lui, je ne sais ce qu'il désire , mais à coup sûr ce n'est pas mon bonheur. Toi seul, tu as pour moi une affection véritable! Mon chevalier Louis, je ne t'ai jamais fait de mal, et tu es trop bon pour vouloir me rendre à tout jamais malheureuse. Ne me quitte donc pas !
180 LES nOL'CANlERS.
De Morvan, réellement attendri, ne savait que répondre; ce fut Barhe-Grise qui prit la parole.
— Mon enfant, dit-il à Jeanne de cette voix calme et un peu lente qui lui était habituelle, ne le désole pas ainsi ! Ton désespoir me prouve que tu aimes d'amour le chevalier Louis : voilà tout! A présent que ton cœur a commencé à sentir, une nouvelle affection ne tardera pas, crois-moi, à succéder à ce premier sentiment; lu trouveras bien le moyen de remplacer ton chevalier absent. A présent, si le neveu de Montbars veut rester, qu'il reste ! Moi, ces choses-là ne me regardent pas! Il est fort naturel que chacun prenne son plaisir où il le trouve! Je n'ai jamais refusé l'hospitalité à personne!...
A celte réponse étrange de Barbe-Grise, de cet homme qui, à un seul et bizarre préjugé près, celui de la noblesse, était si détaché de tous les liens de la civilisation, Jeanne se troubla et garda le silence.
Il était pourtant évident pour de Morvan que la jeune fille n'avait pas compris la |)ortée des parol<;s prononcées par son père : seulement son instinct exquis de pudeur avait été éveillé.
Le lendemain au point du jour, le chevalier, suivi de son serviteur, se mit en roule.