‹ Les boucaniers (volume 5)Chapitre 10 sur 105 · CHAPITRE PRIiMIEU · texte numérisé non relu

CHAPITRE PRIiMIEU

iiprès avoir réllôihi. Je vais m'occiipcr de cette alTaire sans perdre de temps !

— Tiidieu ! s'écria Logort' en riant, a()rès le départ de son complice, il est impossible de trouver un geôlier qui ait plus envie que le nôtre de se débarrasser de ses pensionnaires ! Quel zèle et quel l'eu il montre pour notre liberté ! Décidément, ce n'est pas d'un, mais de deux pièges au moins que nous sommes menacés ! Après tout, que nous importe! Une fois armés, nous saurons bien nous tirer d'affaire , n'est-ce pas, Louis?

— Nous ferons de notre mieux! répondit le jeune homme.

A peine le chevalier achevait-il de prononcer ces mots que le geôlier revint.

— Voici des armes , mes gentilshommes, ditil. Deux paires de pistolets, des munitions et deux poignards... Tout ce que vous m'avez demandé!... A demain!...

— A demain ! répondit Legoff.

Une fois le geôlier parti, le boucanier et de Morvan s'emparèrent avidement des armes déposées sur la table et se mirent à les examiner avec une joyeuse et minutieuse attention.

— Voilà d'excellents canons , dit Legoff. Voyons les ressorts des batteries... Parfaites...

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N'anrait-on pas coulô du plomb dans la lumière?... Nullement... L'air y passe avec facilite... Et ce poignard ? Magnifique lame, bien cmmancbéo, bien on main... Essayons un prw la trempe...

Le boucanier plaça un ccu sur la table et, levant le bras, frappa, sans avoir l'air de la regarder, la pièce de monnaie au beau milieu de sa circonférence ! Le poignard traversa l'écu et entra dim pouce dans la table de cbêne.

DeMorvan se livrait, de son côté, aux mêmes expériences et obtenait un semblable résultat !

— Vrai Dieu, dit Legofî en riant, notre complice est bien le plus généreux et le plus magnifique geôlier qui ait jamais existé! Pour cinq cents livres que nous lui payons notre liberté, il nous donne des armes qui valent au plus bas prix cinquante louis! Ah! jai oublié d'essayer la poudre...

Le boucanier amorça un pistolet et fit feu. La poudre s'enflamma sans laisser de crasse.

— Allons, les munitions valent les armes, dit-il, elles sont de première qualité. Voilà donc, mon cher Louis, qui est bien convenu : demain nous livrerons la bataille!... Ça sera peut-être un peu rude, mais bah ! j'en ai vu bien d'autres, et me voilà !...

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— Entrcvoycz-vous à présent le picgc dans lequel on veut et on compte nous faire tomber? demanda le chevalier.

— Comment donc! mais parfaitement. Ce piège excuse à mes yeux le grand roi ! C'est ce coquin de Dubois et ce sacripant de d'Aubigné (pii doivent être les seuls coupables! Ils craignent sans doute que je ne parvienne à faire connaître à Louis XIV ma captivité ! Oui, ce doit être cela... Quant au piège qui nous est préparé, il se résumera probablement en une patrouille que l'on placera sur notre chemin... une dizaine de soldats à moitié endormis; ce n'est pas la peine d'en parler, cinq minutes nous suffiront pour les mettre en déroute! Deux lions armés de dents et de griffes ne peuvent craindre une troupe de roquets!...

Il était six heures du soir; l'atmosphère était lourde et chargée d'électricité , le ciel sombre et couvert d'épais nuages.

Legoff et de Morvan . assis devant une table sur laquelle se voyaient les restes d'un dîner, semblaient engagés dans une conversation' sérieuse.

— Ainsi , voilà qui est bien convenu , bien arrêté, mon cher Loui^, dit le boucanier, à minuit nous effectuerons notre évasion !

— Oui, à minuit, baron, répondit le jeune homme. Nos armes sont prêtes, le geôlier nous a fourni un itinéraire exact, nous avons enlevé

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les barreaux de notre fenêtre ; nous sommes prêts !

Legoff réfléchit un moment, puis reprenant la parole :

— Mon cher enAmt, dit-il au chevalier, j'ai une foi inébranlable en mon étoile , et jç suis intimement convaincu que nous sortirons à notre honneur de cette entreprise. Cependant, comme je pourrais me tromper, comme les desseins de la Providence sont impénétrables et qu'il suffît parfois d'un grain de sable pour faire trébucher un géant et l'arrêter dans sa course, je veux, je dois vous apprendre qui je suis. Si la mort m'atteignait, et que, plus heureux que moi , vous réussissiez à vous sauver, il faut au moins que vous sachiez le nom de l'homme qui vous laissera l'héritier de son immense fortune ! . . . Comte Louis, reprit Legoff en se levant, embrassez en moi le frère de votre père, votre oncle, le chevalier Renulf de Morvan.

A cette révélation si inattendue, le jeune homme troublé, ému jusqu'au fond du cœur, ne sut que balbutier :

— Quoi ! monsieur , vous êtes mon oncle Renulf, que je croyais mort?

— Oui, enfant ! je suis le frère de ton père... Embrasse-moi !

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Le boucnnicr, ému autant que rélail Louis de Morvan, prit le jeune homme dans ses bras et le serra avec force sur sa poitrine.

— Comme tu ressembles à ton père, Louis ! lui dit-il en le regardant avec une ineffable expression de tendresse. Pauvre frère, que j'ai tant aimé !

Deux grosses larmes roulèrent le long des joues basanées du ])oucanier.

— Allons, enfant, rcprit-il bientôt froidement et comme s'il eût été honteux de sa faiblesse, à présent (jue lu sais qui je suis, tu dois avoir raille questions à ra'adresser, des explications sans nombre à me demander. Assieds-toi à mes côtés et écoute-moi.

Le boucanier se recueillit un inslant, et profitant de la stupéfaction de son neveu, il reprit la parole.

— Avant tout. Louis , lui dit-il, je dois te prier de garder soigneusement le secret que je viens de te confier. Pour le monde , pour toimême , je ne suis pas le chevalier Renulf de Morvan : je m'appelle de Montbars ! entendstu, de Montbars, le flibustier de Saint-Domingue!

— Ah ! mon oncle! s'écria de Morvan, revenu un peu de sa surprise , pourquoi m'avoir laissé

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ignorer jusqu'à ce jour qu'il y avait sur la terre quelqu'un qui m'aimait?

— Il le fallait, Louis ! Un homme ne devient fort qu'à la condition d'être le fils de ses oeuvres ! Kien ne développe une nature d'élite connue l'isolement et l'abandon ! Tu devais te former toi-même, car, je te le répète, j'avais besoin, pour venger ton père, d'un cœur intrépide et d'un bras vaillant !... Si je t'avais retrouvé indigne de remplir ccHe mission sacrée, je ne me serais jamais fait reconnaître de toi!... Je me serais contenté de te donner de l'or pour assurer ton bien-être et ton indépendance, mais jamais ma main n'aurait serré ta main !...

— Et mon père est mort entre vos bras, mon oncle? dit de Morvan.

— Louis, je m'appelle de Montbars!... Oui, ton père est mort dans mes bras, mort assassiné par un monstre!... Écoute-moi. Lorsque éclata cette sédition de lG7o, qui a fait couler tant de sang en Bretagne et le priva de l'amour de ton père , mon frère et moi dûmes nous exiler. Le comte de Morvan était compromis d'une telle façon, qu'il n'avait à espérer ni à attendre aucune grâce! Et puis ton père était, Louis, un de ces hommes justes, inflexibles et fiers, qui, vaincus par la force , mais sachant le bon droit

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et la justice do leur côté, préfèrent livrer leur tôle iui boiirroiui, à rinclincr devant le pouvoir victorieux ! J'eus donc toutes les peines du monde à décider mon pauvre frère à fuir; et ce ne fut qu'en lui parlant des services qu'il pourrait rendre encore un jour à l'indépendance de sa chère Bretagne, que je parvins à l'entraîner... Un navire partait pour les colonies: nous y prîmes passage. Notre voyage touchait à son terme ; déjà nous apercevions les Antilles françaises, quand une frégate espagnole s'empara de nous. Ton père et moi, transportés à l'île de Cuba, fûmes vendus comme esclaves!

— Pauvre père ! s'écria Louis de Morvan.

— Alors commença pour nous une vie dont rien ne saurait te donner une idée. Toutefois, je me hâte d'ajouter que notre orgueil l'emportant sur noire détresse, nous sûmes conserver, mon frère et moi , dans notre abjecte position, notre dignité de gentilhomme. Notre détermination de n'accepter aucun outrage se lisait si bien dans notre regard, dans notre contenance, que le majordome dont nous dépendions n'osa jamais se livrer envers nous à sa sauvage brutalité , qui n'épargnait aucun de nos compagnons d'infortune.

Il Depuis une année que nous gémissions dans

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cette dure captivité, nous combinions, mon frère et moi , un plan dVvasion , et nous étions à la veille de réussir, lorsqu'un épouvantable événement arriva.

tt La femme de notre maître, la femme la plus adorablement belle et la plus infâme qui ait jamais existé, avait pour amant un des secrétaires de son mari. Surprise une nuit à un rendez-vous, elle réussit à faire échapper son com- |)lice , et pour s'excuser, elle accusa ton père de l'avoir attirée dans un guet-apens. Notre maître , c'était un grand seigneur espagnol , à l'orgueil indomptable et au cœur sans pitié, notre maître comprit parfaitement que sa femme mentait : mais il affecta de la croire, car cela lui permettait de sauver son honneur.

«: Ton père, aussitôt arrêté, comparut devant notre maître. En vain il voulut se défendre, expliquer sa conduite, prouver son innocence : on se refusa à l'entendre, on le bâillonna.

«t Alors, je me jetai aux genoux de notre maître, entends-tu, Louis, à ses genoux? répéta de Montbars en pâlissant ; on me bâillonna aussi. Plus tard, je te raconterai, si tu le désires, cette aventure dans ses moindres détails; l'essentiel aujourd'hui, c'est que tu connaisses le crime que tu as à venger !

ClIAPITUi; II. oa

« 11 fallait, pour sauver l'honneur do sa femme, un exemple. Le grand d'Espagne, quoique parfaitement convaincu de rinuocence de ton père, iihcsita pas à le sacrilier : il le condamna à mourir sous le fouet !

— Mon père!... s'écria Louis de Morvanavee une expression de rage et de douleur qui atteignait jusqu'au délire; mon père, dites-vous, de JMontbars, a été condamné à mourir sous le fouet!... Oh! c'est impossible, impossible !

— Et la sentence rendue, reprit le boucanier avecun calme effrayant, s'exécuta séance tenante.

De Montbars se tut : de Morvan sanglotait.

— Mon oncle! s'écria le jeune homme après un instant de silence, le nom de l'assassin! Son nom , je vous en conjure!... Oh ! à présent, je suis sûr de me sauver!... Rien ne pourrait me retenir!... Aucune balle ne saurait m'atteindra!... J"ai mon père à venger!... Dieu me protégera ! Le nom de l'assassin, mon oncle, le nom de l'assassin, je vous en conjure!...

De Montbars parut hésiter.

— Le moment n'est pas encore venu de te le dire, répondit-il. Cette nuit, avant de nous évader, je te remettrai une lettre contenant toutes les indications nécessaires à la vengeance... Si je suis tué, ce que je ne crois pas,

tu ouvriras cette lettre; sinon, tu me la rendras.

— C'est bien, mon onc^ic; j'obéirai.

Le reste de la journée passa, pour les deux prisonniers, rapide comme une heure. De Morvan ne cessait d'interroger son oncle, et le boucanier parlait de son frère!

Enfin minuit sonna : c'était l'instant convenu pour l'évasion.

— Louis, dit de Montbars, embrasse-moi et partons !

Le boucanier plaça deux chaises l'une sur l'autre sur la table, puis, se saisissant de l'échelle de corde, il l'attacha sohdement aux barreaux de la fenêtre restés intacts.

— A présent , Louis , reprit-il , à genoux ! Demandons à Dieu son aide et son appui.

Les deux de Morvan s'agenouillèrent ; puis, après avoir prié, ils se levèrent en même temps et tous les deux s'élancèrent vers la fenêtre.

— Arrête ! Louis, s'écria le boucanier en saisissant le chevalier par le bras, je dois passer le premier.

— Non, mon oncle, dit le jeune homme. Il est juste, si nous tombons de suite dans le piège qui nous est tendu, que je sois la première victime! Vous, vous êtes puissant; moi je ne suis rien : la vengeance de mon père resterait donc

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mieux placée dans vos mains que dans les mionnes!

— Louis, répondit le boucanier, une l'ois pour toutes, retiens bien ceci : tu es la seule personne sur la terre qui parle à mon cœur; eh bien, le jour où lu me résisterais, je te briserais sans pitié! Que veux-tu, enfant! il faut savoir aimer un ami avec tous ses défauts. Pardonne et excuse ma violence, mais l'habitude de laction et du commandement m'a fait une nature nouvelle ; je ne puis supporter un obstacle; il faut que tout plie sous ma volonté. Voyons, reprit le boucanier avec douceur, ne tortille point ainsi ta moustache; que diable! de toi à moi, Tinsulte n'est pas possible, et l'amour-propre ne doit pas exister... Louis, laisse-moi passer, te dis-je ! Si l'on me tue, eh bien, tu me vengeras !

Legoff s'assura alors que ses pistolets, retenus à sa taille par une corde, étaient eu bon état, serra une dernière fois la main de son neveu, prit son poignard entre ses dents, et passant à travers les barreaux coupés, il s'élança dans l'espace ; de Morvan s'empressa de le suivre.

Au même instant un fort coup de tonnerre retentit, et l'orage qui menaçait depuis longtemps éclata avec violence.

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De Montbars et de Morvan accueillirent avec joie, chacun de son côte, la venue de l'ouragan ; la fureur de la nature devait, ils le pensaient, les préserver de la trahison des hommes : il n'était guère probable, en effet, qu'on s'attendit à les voir s'évader par un temps pareil. Quoique le geôlier les eût assurés avec les serments les plus solennels qu'il avait éloigné la sentinelle placée sous la fenêtre de leur prison, les fugitifs connaissant le double jeu joué par le misérable n'avaient ajouté aucune foi à sa parole : aussi quand de Montbars jugea se trouver près du sol, s'arrêta-t-il un instant pour prendre le poignard qu'il tenait entre ses dents.

Par malheur, une furieuse rafale de vent fit un moment vaciller l'échelle, et le boucanier, en se retenant des deux mains, pour ne pas perdre l'équilibre , laissa échapper son poignard.

Craignant que la chute de son arme n'eût donné l'éveil au factionnaire, de Montbars hésita s'il abandonnerait l'échelle et sauterait à terre. Toutefois, quelques secondes s'étant écoulées, et aucun bruit n'arrivant jusqu'à lui, il continua de descendre. De Morvan le suivait de près.

Le boucanier atteisnit bientôt l'extrémité in-

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