CHAPITRE IV
que chose de la forme d'un bec d'aigle; ses cheveux, d'un hruii Ibncô, rejetcs en arrière, encadraient un front large et puissant ; enfin, une petite moustache nci:;ligcmment retroussée selon la mode espagnole, laissait à découvert des lèvres minces abaissées à leur extrémité par une expression habituelle de dédain.
Quoicjue d'une haute stature, le beau Laurent possédait une taille svelte et élancée, des mains et des pieds d'une petitesse à faire envie à plus d'une femme ; cependant , on devinait aisément, à la souplesse de ses mouvements, à la façon nerveuse dont il accentuait sa marche, qu'il était doué d'une force musculaire peu commune, d'une prodigieuse agilité. Ses épaules carrées, son buste puissamment développé, ses bras un peu longs et en disproportion, par leur grosseur, avec la délicatesse de sa main, confirmaient cette opinion.
Quelques secondes suûîrent à de Morvan pour faire ces observations.
— Eh bien, l'ami, reprit presque aussitôt !c beau Laurent en employant celte fois le tutoiement, faut-il, pour aider à ton intelligence, que; je te jette de l'autre côté de la rue?
L'examen auquel le neveu de Montbars achevait de se livrer avait changé du tout au tout ses
dispositions premières: comprenant que la rare impertinence de son adversaire provenait, non pas d'un esprit dérangé ou malade, mais bien d'un orgueil immense, le sang lui était monté au visage et la colère au cœur.
— Monsieur, s'écria-t-il en portant la main à la garde de son épée, je ne connais rien aux usages et aux coutumes de l'île de Saint-Domingue; j'ignore de quelle façon ses habitants comprennent l'hospitalité ; ce que je sais, c'est que toute insulte veut du sang, et que vous m'avez insulté !
De Morvan dégaina alors, et, abaissant la pointe de son fer :
— J'attends, monsieur, ajouta-t-il. Dépêchons, je vous prie !
Il paraît que le beau Laurent n'était pas habitué à ce qu'on lui tînt tète, car l'attitude de de Morvan l'exaspéra.
— Me battre avec toi par la chaleur qu'il fait ! s'écria-t-il. Allons donc! cela me fatiguerait plus que tu ne vaux ! Retire-toi, te dis-je, ou tu es mort !
A cette dernière insulte, aggravée d'une nouvelle menace, le jeune homme ne put se contenir.
— Misérable ! s'écria-t-il en s'avançant d'un
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pas vers son adversaire, tu iis péché, tu vas être puni !
Un éclair de fureur jaillit des yeux de Laurent et une expression d'implacable férocité contracta son visage.
Saisissant unj des pistolets passés à sa ceinture, il l'arma vivement et en dirigea le canon vers de Morvan.
Le pauvre gentilhomme sentit que c'en était fait de lui ; alors croisant les bras et regardant son adversaire bien en face :
— Lâche et assassin, lui dit-il, sois maudit! A peine de Morvan achevait-il de prononcer
ces paroles, qu'un coup sec et mat, assez semblable à celui que produit un bâton en frappant sur un vase creux et épais, retentit et que Laurent roula par terre.
— Ah ! tu te figurais que l'on pistolette ainsi le chevalier de Morvan lorsqu'il est accompagné de son serviteur ? dit Alain, appuyé sur son penbas, en s'adressant au beau Laurent évanoui. Nenni, fils du diable ! attends un peu... Je m'en vais à présent te travailler agréablement les côtes !
La chute de Laurent produisit sur les assistants un étonnement extraordinaire.
— Arrête, Alain ! s'écria de Morvan en saisis-
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sant le bras déjà levé de son serviteur, ne voisin pas que cet homme est hors d'étal de se défendre ?
— Eh ben ! et vous done tout à l'heure, estce que vous auriez pu parer la balle de son pistolet avec votre épée?... Ce mauvais gars-là est un gredin qui ne mérite pas de pitié, voyezvous!... Laissez-moi le laper un peu, rien (|u'un peu... lui appliquer une douzaine de coups de penbas seulement sur les tempes ! . . .
— Est-ce parce que tu viens de me sauver la vie que tu te refuses, Alain, à m'obéir? dit de Morvan d'un ton d'affectueux reproche, et en prenant dans les siennes la main du bas Breton.
— Ah! M. le chevalier, ne me parlez pas ainsi, vous me confusionnez, répondit Alain en rougissant. Enfin puisque c'est votre bon plaisir qu'on ne corrige pas ce gredin, on le laissera tranquille. Ça ne fait rien, c'est tout de même dommage de ne pas le meurtrir un peu.
Les témoins de cette scène, voyant Alain remettre son terrible bâton sous son bras, allaient porter secours à sa victime, lorsqu'une jeune femme, sortant de la maison à laquelle appartenait le balcon d'où était tombé un bouquet, s'élança vers le beau Laurent, et, s'agenouillant près de lui, souleva sa tête dans ses bras et se
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mit à ctancher avec son écliarpc le sang qui roulait de sa blessure.
Cette jeune femme, d'une grande beauté et à peine âgée de seize ans, tout entière à son désespoir, paraissait ne pas se préoccuper de la curiosité et des chuchotements de la foule : de grosses larmes coulaient le long de ses joues.
— Rassurez-vous, madame, lui dit de Morvan avec respect; cet évanouissement, suite inévitable d'une commotion violente, ne présente aucun danger! Tenez, voici ftl. Laurent qui ouvre les yeux... les couleurs de la vie reviennent sur son visage...
En eflet, de Morvan parlait encore que déjà le blessé avait repris connaissance ; son premier regard fut pour le gentilhomme breton.
— .Monsieur, lui dit-il, faire assommer un homme comme un bœuf n'est pas lui répondre. J'espère que vous voudrez bien me rendre raison de vos insultes!
— Monsieur, lui répondit de Morvan, tirer à bout portant sur quelqu'un qui n'a pour toute arme qu'une épée, n'est pas une action fort loyale! Vous avez mérité, plutôt deux fois qu'une, les mots de : lâche et d'assassm/ que je vous ai adressés.
— C'est vrai, reprit le beau Laurent ; je sor-
tais d'un brillant déjeuner, et j'ai agi avec une vivacité condamnable... Consentez à me céder le haut du pavé, et, prenant en considération mes torts, je daignerai oublier mes griefs contre vous. Sinon et si vous vous obstinez dans votre refus, il vous faudra à toute force vous battre.
— Cette perspective n'a rien de bien effrayant, répondit de Morvan; loin de là, elle s'accorde au contraire tout à fait avec mon désir ! Seulement comme je doute que vous soyez en état de tirer aujourd'hui l'épée sans trop de désavantage, nous remettrons notrerencontre à demain.
— Laurent, je vous en conjure, refusez ! dit alors la jeune femme qui était venue au secours du blessé, et vous, monsieur, ajouta-t-elle en se tournant vers de Morvan, comment osez-vous résister à la volonté de Laurent? Les hommes ne doivent-ils pas s'incliner devant sa parole et se ranger quand il passe?
— Silence, Marianne ! s'écria le beau Laurent avec dureté. Vous feriez mieux, au lieu de vous mêler de choses qui ne vous regardent pas, de rester dans la maison de votre père. Que diable ! une jeune fille qui se respecte ne se donne pas ainsi en spectacle au public ! Je ne suis ni votre frère, ni votre époux, ni votre amant!
— Oh ! c'est affreux, dit la pauvre jeune fille
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qui, couvrant de ses mains son visage empourpré, sVloigna conluseet écrasée sous le poidsde sa honte.
— Quant à vous, monsieur, continua Laurent en s'adressant à de Morvan, qui m'assure, si je vous laisse partir, que je vous retrouverai demain?...
— Moi ! s'écria d'une voix vibrante et sonore Montbars, qui, appuyé contre la porte du Gouvernement, assistait depuis un moment, immobile et silencieux, à cette scène.
L'intervention du célèbre boucanier fit tressaillir Laurent.
— Tu connais cet homme et tu réponds de lui ?
— Je connais cet homme comme fort capable de châtier ton insolence, et je réponds de lui comme de moi-même! Tiens, Laurent, continua le boucanier après une légère pause, je donnerais dix ans de ma vie pour pouvoir prendre sa place et me mesurer avec toi.
— C'est possible, répondit froidement Laurent, mais notre association s'oppose malheureusement à ton désir. Après cela, qui sait ? peutêtre viendra un moment...
— Assez! tais-toi! s'écria Montbars. Un seul mot pourtant encore : ton jour, ton heure et le lieu du rendez-vous ?
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— Après demain, six heures du malin, au pied du mont du Piton, à l'entrée du Bois- Roger.
— C'est bien, nous y serons. Au revoir, Laurent! Plaise à Dieu, que tu as si souvent offensé, que tu reçoives enfin le châtiment de les impiétés sans nombre !
— Je sais, répondit Laurent en ricanant, (jue ma mort te plairait assez ; mais j'ai bien peur pour toi que ton souhait charitable tarde encore longtemps à s'accomplir!... Je mesuis'déjà battu trente fois en duel, et trente fois j'ai laisse derrière moi un cadavre...
Laurent se disposait alors à s'éloigner, lorsque se ravisant :
— A propos, reprit-il, quel est donc celui qui m'a donné tout à l'heure un si furieux coup sur la tète?
— C'est moi ! dit modestement Alain. Dame! que voidez-vous ! j'ai frappé peut-être un peu dur, mais la faute en est à vous seul!... Il ne fallait pas tenter d'assassiner mon maître, M. le chevalier de Morvan!... Vous vous êtes conduit comme un païen, et en païen je vous ai traité!...
— Tu m'as empêché de commettre une vilaine action, je t'en remercie et voici ta récompense,
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répondit Lamrnl, qui jeta aux [)ie(ls du bas Breton ciiKj cjuadruples.
Alain se précipita sur les pièces d'or et les ramassa tout en murmurant :
— Il parait, en effet, que taper lernic, comme me le disait dernièrement Montbars, rapporte gros dans ce drôle de pays. 11 aurait pu nie donner son or d'une façon plus gentille, ce Laurent; ça ne fait rien ; de l'or, c'est toujours de l'or.
De Montbars prit alors son neveu par le bras et l'entraîna loin de la foule qui, dominée par cette scène qu'avait rendue plus saisissante encore pour elle la réputation des gens qui y figuraient, avait gardé un anxieux silence.
— Mon brave Louis, dit le boucanier d'une voix affectueuse, presque émue, te voilà avec une bien triste affaire sur les bras... Je donnerais ma fortune entière pour que ta mauvaise étoile n'eût pas conduit ce Laurent sur ta route !
— Vous avez tort, Montbars, de vous préoccuper à un tel point de ce duel! Sur ma parole de gentilhomme, je suis fermement convaincu que j'en sortirai victorieux. Mais quel est donc ce Laurent?
— Le beau Laurent, comme on l'appelle, est rhomme qui jouit, après moi, de la réputation la
plus haute et la mieux méritée dans laflibusterie. Son audace, son coup d'œil, sa force, ses connaissances en toutes choses soûl extraordinaires. La nature la doue des qualités les plus précieuses, malheureusement un orgueil sans bornes, une cruauté implacable et une perversité inouïe en font un monstre : il ne croit à rien. Laurent, depuislongtcmps, je le devine, convoite mon autorité souveraine et travaille en secret à saper ma puissance ! Qu'il prenne garde ! je veille ! Je ne dois pas toutefois me dissimuler qu'il possède une grande popularité! Sa générosité et sa nmnificence sont sans limites! sa bourse appartient à tous les malheureux!... Un singulier homme!... Par moments je suis presque tenté de croire qu'il y a du bon en lui... Il faut qu'une immense douleur ait pesé sur son passé. Il traite les femmes avec un mépris souverain, et elles raffolent de lui. La jeune fille que tu as vue tout à l'heure courir avec tant d'empressement à son secours et qu'il a si brutalement repoussée, appartient à l'une des plus riches et des plus nobles familles d'Europe, établie à Leogane. Ce Laurent est un mystère même pour moi.
— En tous cas, dit de Morvan, son nom n'indique pas une bien illustre origine.
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— Tu te Irompos, mon clicr Louis. Est-ce que je ne m'appelle pas Monlb.irs, moi! Dans l'île de Saint Domingue, il n'y a pas un flibustier, si ce n'est de Gramniont, qui porte son véritable nom. 11 existe ici parmi les simples engagés des cadets qui appartiennent à la plus li;iutc noblesse de France et d'Angleterre!
L'oncle et le neveu passèrent le reste de la journée ensemble.
Le lendemain ils se mirent en route dans la matinée pour le mont du Piton , Montbars désirant étudier à l'avance le lieu où devait se passer le combat.
Alain, profondément attristé et inquiet, suivait son maître la tète basse et l'air soucieux : avec les cinq quadruples qu'il tenait de l'originalité du beau Laurent, le Penmarckais avait acheté un long fusil de boucanier, de la poudre et des balles.
Quoique Montbars et de Morvan fussent pourvus d'excellents chevaux , ils mirent près de trois heures à franchir la distance de deux lieues environ qui séparait le mont du Piton de la ville de Leogane.
Distrait à tout instant par la vue d'un nouveau paysage, le jeune homme arrêtait sa mon lure et restait en extase devant les beautés si nouvelles pour lui de la nature tropicale.
Les horizons splendides et accidentés que chaque nouveau détour du chemin présentait à ses yeux charmés, émerveillaient son imagina-
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tion et attendrissaient son cœur. Il pensait au bonlieur sans nom (ju'il y aurait pour une âme aimante à vivre séparé du monde, loin des tristes passions de l'humanité, seul à seul avec une (cmmc adorée, dans ces sublimes solitudes' Alors l'image de Nativa lui apparaissait, et il ne pouvait s'empêcher de soupirer.
— Mon cher Louis, lui dit Montbars qui se méprit sur la cause de cette tristesse, j'ai cru devoir, connaissant ton courage, ne pas te ménager et l'avouer combien est dangereux le beau Laurent! Je crains à présent que mes confidences n'aient eu un résultat tout différent de celui que j'en attendais; qu'au lieu d'enflammer ton ardeur, elles n'aient jeté dans ton esprit la perturbation et l'inquiétude. Oh ! il est inutile que tu te récries... Je sais parfaitement que, le moment du combat venu, tu ne reculeras pas d'une semelle et soutiendras dignement l'honneur de ton nom... C'est beaucoup, certes, mais ce n'est pas encore assez... Ce que je veux, c'est qu'une l'ois en présence de Laurent , tu sentes la colère te monter implacable au cœur; que tu aies soif de sang, que toutes tes facultés se concentrent dans cet instinct de destruction que chaque homme, même le meilleur, porte en lui, et qui, lorsqu'il est puissamment excité, le