‹ Les boucaniers (volume 5)Chapitre 23 sur 105 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

i;azon vert, tellement touffu, fin et serré, que l'on croyait marcher sur un tapis de velours; de tous les côtés, de rouges cactus mêlaient léclat de leurs vives couleurs aux parfums de la fleur virginale; des lianes innombrables enchevêtrées dans un pittoresque et gracieux désordre, et servant de perchoirs à des oiseaux dont le plumage étincelait des reflets de l'émeraude, du rubis et de la topaze, se balançaient gracieusement au souffle de la brise embaumée; c'était un spectacle à rendre mélancolique et tendre le cœur le plus dur; amoureuse, l'âme la plus insensible.

— Encore quelques pas et nous serons arrivés, mon cher Louis, dit Montbars. Ici près est une habitation dont le propriétaire, un des boucaniers les plus enthousiastes de sa profession que je connaisse, s'empressera de nous donner l'hospitalité. Nous lui confierons nos montures et nous nous rendrons à pied au mont du Piton. Le chemin difficile qui conduit à cet endroit, fixé par Laurent pour le lieu du combat, ne nous permet pas de garder nos chevaux.

En effet , dix minutes plus tard les aventuriers atteignirent l'habitation du boucanier.

La vue de cette habitation située à l'entrée ô. 9.

d'une vaste clairière et à moitié ensevelie sous de grands arbres séculaires au feuillage épais, frappa de Morvau d'élonnement; il voyait devant lui la réalisation d'un de ces rêves délicieux que lui avaient inspirés les beautés de la route. Nativa manquait seule au tableau.

Construite en forme de chalet, si ce n'est qu'une terrasse espagnole remplaçait le toit européen, la demeure du boucanier présentait dans sa construction un goût et une légèreté pleins de grâce. Devant la porte d'entrée se trouvait un jardin cultivé avec un soin extrême.

Le boucan du chasseur, éloigné d'un quart de lieue de l'habitation , ainsi que 3Ionlbars l'apprit à de Morvan, ne laissait pas arriver jusqu'à cette charmante retraite les acres senteurs produites par la préparation de la chair des sangliers.

— Quel est donc , Montbars , le maître de cette habitation? demanda le jeune homme à son oncle.

— Un singulier original, un de nos compatriotes. Barbe-Grise, ccst le nom sous lequel il est connu , est l'homme le plus logique et le meilleur qu'il soit possible d'imaginer. Depuis près de trente ans qu"il ujène la vie solitaire des bois, il s'est tellement isolé des intérêts du

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monde ot rapproché de la nature, qu'il voit les elioscs telles qu'elles sont et non telles que nous les montrent nos passions. A un travers d'esprit près, travers dont je veux te laisser la surprise, il est pour moi la sagesse en personne; nous nous aimons beaucoup!

Barbe Grise passe avec raison pour être un des plus adroits tireurs de la boucanerie; il possède à l'ond la science de Tarnie à feu, et nul plus que lui n'est à même de t'apprendre mcthodi([uement, en peu de mots, comment il faut procéder pour abattre à cent pas, à balle rase, un écureuil qui se joue à l'extrémité d'une branche. Son coup d'oeil infaillible égale presque le mien. Nous passerons notre journée à te préparer an combat de demain.

— Comment cela ! à me préparer au combat de demain , répéta de Morvan ; n'est-ce donc pas répée à la main que je dois vider ma querelle?

— Hélas! non, cher enfant. S'il ne s'agissait que d'un duel à l'épée, je ne serais pas aussi inquiet. Les rencontres à Saint-Domingue ont lieu tout à la fois à l'arme à feu et à l'arme blanche !... Sais-tu te servir d'un mousquet?

— J'étais le meilleur tireur de Penmarck : on parlait de mon adresse à dix lieues à la ronde.

Cette réponse parut causer un sensible plaisir à Montbars.

— Nous reprendrons cette conversation tout à l'heure, Hit-il; voici les serviteurs de Barbe- Grise <jui viennent nous reconnaître.

Montbars achevait à peine de prononcer ces mots, qu'une dizaine de ces chiens énormes dont se servaient les boucaniers j)our relancer et retenir les taureaux sauvages, se précipitèrent en bondissant d'un chenil situé près de l'habitation.

— Holà! tout doux! mes amis, dit Montbars ; voici longtemps que nous ne nous sommes vus : mais je suis une de vos vieilles connaissances !

Les chiens, qui d'abord paraissaient furieux, se mirent alors, comme s'ils eussent compris ces paroles, à sauter après l'illustre chef de la flibusterie et à l'accabler de caresses.

— Bonnes bêtes! vois comme elles me reconnaissent, reprit Montbars en se retournant vers son neveu. Combien ai-je d'amis qui, après une absence aussi longue , me recevraient aussi bien ! . . . Aucun ! Ah ! voici Barbe-Grise !

Le boucanier Barbe-Grise pouvait avoir cinquante ans : petit et trapu de taille, il portait le costume habituel aux gens de sa profession :

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