CHAPITRE V
aura lieu demain au point du jour; il faut que lu te re|)Oscs, retirons-nous.
— Tu dois te battre demain avec le lieau Laurent? demanda Jeanne au jeune liommc en pâlissant.
— Oui, mon anjie.
— Je ne veux pas que cela soit, reprit Fleurdes-Bois avec force, Laurent te tuerait.
Jeanne, vivement émue, baissa la tête et garda un moment le silence.
— Chevalier Louis, reprit-elle peu après en attachant sur le gentilhomme un regard humide, ne fais pas attention à mes paroles ; je suis une jeune fille (pii ne sait ce qu'elle dit. Ton honneur exige que tu te battes...
Cette fois était la première de sa vie que Jeanne, en parlant d'elle-même, invoquait son titre de femme.
Rien de poétique et d'enivrant à la fois comme une forêl d'Amérique au lever du soleil. A peine les premiers feux du jour se montrentils à l'horizon que le silence imposant de la nuit fait place à un hymne étrange et saisissant : ramages d'oiseaux , bruissements d'insectes , frôlements de serpents et d'iguanes, élans de tigres, courses rapides de daims et de chevreuils, branches d'arbres détendues par l'humidité de la nuit et se tordant, semblables à des reptiles, sous les ardentes caresses du soleil ; ce sont partout des bruits bizarres, confus, divers, des murmures plaintifs et voluptueux dont on ne
comprend pas les causes et qui, réglés pour ainsi dire par un maestro invisible, se fondent en un ensemble parfait et forment un orchestre divin.
Des arbres gigantesques, dont les premières branches, avides de sève, se sont inclinées vers le sol et ont fini par y prendre racine et former autant de nouveaux troncs, olfrcnt au regard une prodigieuse diversité de formes dans leur pittoresque et fantastique grandeur. Leurs feuilles larges et épaisses, pointillées de gouttes de rosée plus nombreuses que les étoiles du firmament, ressemblent à d'inestimables écrins de diamants et forment une voûte féerique et éblouissante qui dépasse en éclat et en magnificence les descriptions les plus outrées des poètes orientaux.
Tel fut le spectacle (jui, le lendemain de son arrivée chez le boucanier Barbe-Grise, frap[)a de Morvan à son réveil.
Levé dès quatre heures du matin, le jeune homme attendait, pensif et recueilli, l'heure du combat ; son cœur était calme, son esprit agité.
Il pensait à sa vie, jadis si calme et si ed'acée, aux événements si nombreux qui, depuis quelques mois, avaient rempli son existence, à son amour pour Nativa.