CHAPITRE VI
de ses bois, et de Morvan, face à face pour la première fois avec les splendeurs et les beautés intimes de la nature tropicale, ressentait une admiration qui atteignait jusqu'à l'extase !
Lorsque Jeanne , à moitié cachée par les broussailles, lui apparaissait dans le lointain, ainsi qu'une vaporeuse et poétique vision , il songeait à Nativa. La jeune fille revenait-elle près de lui, il ne regrettait plus son illusion perdue; car il éprouvait réellement pour la boucanière, quoiqu'il la connût à peine, l'affection d'un frère pour sa sœur.
De Morvan, sans s'en rendre bien compte, subissait cette influence irrésistible que toute femme, jeune, charmante et pure, exerce sur ceux qui l'approchent : il y avait des moments où, cédant à cette fascination sympathique, il mêlait dans une seule et même image Fleur-des- Bois et Nativa.
Un peu avant le milieu de la journée, une chaleur accablante s'abattit sur la forêt : c'était l'heure de la sieste.
— Veux-tu que nous nous reposions, chevalier Louis? lui dit Jeanne.
De Morvan ayant accepté cette proposition, la jeune iille s'assit sur le gazon, et, appuyant sa tête adorable contre le tronc recouvert de
mousse d'un vieil arbre, elle s'endormit presque aussitôt d'un calme et paisible sommeil. Les chiens couchés à ses pieds, paraissaient veiller à sa sûreté.
De Morvan, debout, les bras croisés, contemplait avec une admiration indicible ce charmant tableau. Si ce n'était Naliva, jamais de sa vie il n'avait rencontré une beauté comparable à celle de la fille de Barbe -Grise; seulement cette beauté , au lieu de l'éblouir comme celle de l'Espagnole, l'attendrissait.
— Ah ! disait-il en soupirant, avoir Nativa pour femme et Jeanne pour sœur, ne seraitce pas goûter sur la terre un bonheur digne du ciel !
Ij'endroit choisi par Jeanne pour faire la sieste était situé à trois lieues de l'habitation de son père, sur les confins de la grande savane qui séparait la partie espagnole de la partie française de l'île.
Quoique de Morvan , grâce aux caprices et aux exigences de la chasse, eût pai'couru, en la franchissant, plus du double de cette distance, et qu'il se sentît fatigué, il lui fut impossible de suivre l'exemple que lui donnait Jeanne, et de fermer les yeux.
Malgré son accablement physique, il ressen-
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toit uiio surexcitation morale ijui éloignait le sommeil de ses paupières.
Assis au pied d'un goyavier, ses coudes reposant sur ses genoux et sa tête dans ses mains, il se laissait aller aux fantaisies de son imagination.
Les parfums pénétrants dont la forêt était imprégnée, parfums qui, dans le nouveau monde, sont d'une grande puissance et produisent un effet plus poétique certes, mais tout aussi véritable qu'un vin capiteux, lui montaient au cerveau et l'enivraient.
De Morvan ne possédait plus qu'imparfaitement la conscience de son être , lorsqu'une clameur immense, des cris furieux qui retentirent non loin de lui, le rappelèrent à la vie réelle.
Saisissant son fusil, d'un bond il se nn't sur ses pieds et courut vers Jeanne.
Fleur-des-Bois, réveillée en sursaut, s'était déjà levée.
— As-tu entendu, mou amie? lui dit-il.
— Oui, chevalier Louis. Ce sont des Espagnols qui viennent do surprendre sans aucun doute un boucanier isolé ! Courons à son secours !
— Dieu nrest témoin, Jeanne, que si j'étais 3. 15
seul, je n'hésiterais pas un instant... Mais avec toi, j'ai peur! On prétond que les Espagnols ne marchent qu'en nombre...
— C'est vrai ! Ce doit être une cinquantaine ! Qu'importe, Louis ! Ce serait affreux de laisser massacrer un des nôtres sans essayer au moins de le sauver! Que ma bonne sainte Anne d'Auray me protège ! En avant !
Jeanne, le teint pâle, mais les yeux brillants d'enthousiasme, appela ses chiens et s'élança dans la direction d'où étaient partis les cris; de Morvan la suivit.
A peine les deux jeunes gens avaient-ils fait une centaine de pas qu'un coup de feu retentit.
— Courage! s'écria Jeanne, comme si celui à qui elle s'adressait pouvait l'entendre, courage, ami ! On vient à ton secours !
Cinq minutes s'étaient à peine écoulées que Jeanne et de Morvan atteignaient la lisière de la forêt.
Un spectacle bizarre et qu'ils ne comprirent pas d'abord frappa leurs regards.
Une compagnie entière de lanciers espagnols, compagnie connue sous le nom de cinquantaine, entourait un boucanier qui armé d'un simple pistolet, la tête haute, la contenance