CHAPITRE VII
débordait de mon cœur pour monler à mes lèvres...
— Expliquez-vous, uionsieur, interrompit Laurent : un quart dheure de plus ou de moins est peu de chose en comparaison de l'éternité qui va commencer pour Tun de nous deux! Toutefois , laissez-moi d'abord vous complimenter sur la réaction qui s'est opérée dans votre esprit! Là, franchement, si votre balle me jette inanimé sur le sol, vous aurez, au point de vue de l'humanité, accompli une bonne action, évité bien des malheurs à venir, sauvé plusieurs de vos semblables, car je suis aujourd'hui, grâce à la haine que j'éprouve pour les hommes, devenu un être implacable et féroce, un tigre altéré de sang et de carnage ! Vous voyez que je suis loin de tenir à me faire valoir. Mais quel est donc, je vous prie, ce sujet de conversation qui, selon vos expressions, débordait hier, à chaque instant, de votre cœur, pour monter à vos lèvres?
— Connaissez-vous ?^^ativa , monsieur? dit lentement de Morvan après avoir hésité.
Un sourire d'une indicible expression plissa les lèvres minces du beau Laurent.
— Vous voulez parler de la fille du comte de Monterey, n'est-ce pas? Certes, je la connais! répondit-il. Après?
- Après? répéta de Morvan avec une fureur concentrée. Mais il me semble , monsieur, que ce nom vaut à lui seul une longue explication! Vous avez indignement outragé cette jeune fille, et moi je l'aime!... Finissons-en , je vous prie. J'ai hâte de tenir votre existence au bout de mon mousquet !
— Mon cher chevalier, dit le beau Laurent d"un air moitié affectueux moitié moqueur, je suis ravi de savoir que vous croyiez avoir contre moi un motil de vengeance... cela vous animera. Cependant, comme je ne désire pas vous priver de votre sang-froid, je dois vous déclarer que fussiez-vous, ce qui est fort possible, l'amant de la senorita Sandoval , la conduite que j'ai tenue envers elle n'a rien qui puisse motiver votre grande colère; au contraire. Je me hâte pourtant d'ajouter qu'elle vous serait extrêmement reconnaissante de ma mort. A présent que nous avons causé aussi longuement que le font les héros d'Homère, passons au combat. N'avezvous aucune demande à nradresser?
— Aucune, monsieur. Je vous répète que j'accepte d'avance et tiens pour bon tout ce que vous déciderez.
— Eh bien, alors, nous allons remettre au sort le soin de décider qui de nous deux tirera
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le premier. Nous nous placerons ensuite à cin- (piantc ])as de dislance. Si le premier qui fait l'eu manque son adversaire, — il faut prévoir en duel même les plus grandes improbabilités, — celui-ci aura le droit d'avancer autant que bon lui semblera et de lui brûler la cervelle à bout portant. Quant aux autres conditions, nous nous en rapportons aux usages de la boucanerie!... Ab! à propos! il me reste à vous prévenir que l'un de ces usages veut que toute amorce brûlée compte comme coup tiré! Si vous conservez le moindre doute sur la façon dont vous avez chargé votre mousquet, examinez-le de nouveau; ceci est fort essentiel!...
— Je réponds sur ma lête de cette arme ! dit iMontbars qui remit alors à son neveu le long fusil de Barbe-Grise.
Laurent fit jouer les ressorts de sa carabine, regarda l'amorce, puis compta cinquante pas. Le flibustier portait des pistolets à sa ceinture, il s'en servit pour marquer, en les déposant par terre, les deux extrémités de la distance.
— Monsieur, dit-il, ce quadruple va décider (jui de nous deux tirera le premier.
Laurent jeta alors la pièce d'or en l'air.
— Croix ! dit de Morvan.
Le quadruple retomba face.
— C'est à vous, monsieur, dit tranquillement de Morvan.
Laurent s'inclina sans répondre; puis il se hâta de regagner la place qui lui était assignée. Il était permis de supposer, à son empressement, qu'il tenait à ne pas prolonger l'agonie du malheureux gentilhomme.
De Morvan, droit, immobile, appuyé sur son fusil, était très-pâle: toutefois ses yeux se fixaient sur son adversaire avec une expression de menace et de défi, qui n'était certes point de nature, loin de là , à lui concilier sa bienveillance ! L'homme payait son tribut à la faiblesse humaine : le gentilhomme portait dignement son honneur!
Quant à Montbars, quoiqu'il imitât l'exemple que lui donnait son neveu, et qu'il fût impassible ainsi qu'une statue, il était facile de deviner aux plis de son front, à la contraction de ses sourcils, au sombre éclat de ses yeux, qu'un violent orage grondait en lui, et que Laurent, une fois vainqueur, trouverait un nouvel et terrible adversaire!
Barbe-Grise, les bras croisés et l'air soucieux, ne s'occupait du duel qu'au point de vue de l'art; il voulait savoir si le coup serait bien tiré, pas autre chose! Son procès à propos du nom
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et lies armes des Kerjean , procès qui durait depuis trente ans, le préoccupait bien autrement que le drame terrible dont il était le témoin.
Une fois que Laurent eut regagné sa place, il leva son fusil et se mit à viser avec un calme eftVo} able l'infortuné de Morvan.
Rien dans le visage du flibustier ne décelait ni passion, ni pitié, ni colère. Il tirait tout bonnement au but!
Près de dix secondes se passèrent ainsi : enfin un coup sec et léger retentit, et une petite colonne de fumée s'éleva dans Tair; le fusil de Laurent avait fait long feu, l'amorce seule était partie!...
— Chevalier Louis, s'écria-t-il d'un air moqueur et surpris, je ne puis nier que vous soyez né sous une heureuse étoile ; vous devez me trouver bien ridicule à présent, avec mon oraison funèbre de tout à l'heure. Cette fois est, du reste, la première que mon arme n'ait pas fait son devoir. Je vous visais au front : à vous de tirer.
— Louis, murmura Montbars en se rapprochant de son neveu, sois sans pitié, venge Nativa.
Le jeune homme s'attendait si peu au miracle
tC4 LES BOUCANIERS.
(jui venait de le sauver que dans le premier moment il n'éprouva ni élonnement ni joie; la force de volonté qu'il avait appelée à son aide, pour tomber dignement, agissait encore sur son esprit et le dominait : le nom de Nativa prononcé par Montbars à son oreille opéra en lui une réaction soudaine.
Il comprit que, sans une circonstance aussi imprévue, il serait mort en ce moment; que Laurent, cet homme qu'il ne connaissait pas, qu'il n'avait jamais eu l'idée de provoquer, achevait de le viser avec un sang-froid implacable : alors sa pâleur s'accrut et le sang lui montant au cerveau , il oublia un moment sa générosité naturelle, tous ses bons instincts.
Armant à son tour son fusil, il s'avança lentement sur son adversaire, qui, le sourire sur les lèvres et dans une pose naturelle et pleine d'abandon, paraissait ne pas se douter qu'il courut le moindre danger.
Le courage du beau Laurent, il faut lui rendre cette justice, présentait quelque chose de sublime à voir.
Quinze pas le séparaient à peine du chevalier, lorsque Jeanne, s'élançant hors du bois, se présenta en scène.
— Chevalier Louis, s"écria-t-elle, est-ce que tu