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CHAPITRE VIII

Vraiment, chevalier, je te croyais plus fort que cela! Quoi, parce que tu as rencontré une de ces filles perdues des villes que le gouvernement français nous envoie pour peupler nos solitudes, voilà que tu abandonnes tes projets de fortune et de gloire, que tu manques à ta parole en-

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— Oh ! Laurent, combien tu te trompes... Si lu savais... Celle que j'aime est la plus pure et la plus céleste créature que jamais la terre ait portée...

— La femme exceptionnelle dont je te parlais tout à l'heure et que chacun se figure avoir seul trouvée.

— Celle que j'aime, Laurent, interrompit le chevalier, n'est pas dans Tile de Saint-Domingue.

— Une fiancée laissée en France et que console déjà probablement l'expérience d'un homme de quarante ans. ou la provoquante timidité d'un adolescent imberbe ! Eh bien, je ne vois pas, matelot, en quoi cela puisse l'empêcher de m'accompagner à la mer, et te conduire à l'oubli de ta parole.

— Ecoute, Laurent, dit de Morvan en interrompant de nouveau son associé, veux-tu me promettre de me garder le secret?

— Entre matelots, c'est de rigueur.

192 LES BODCANIERS.

— Celle à qui j'ai donné mon âme est une fille de nos ennemis, une Espngnole.

— Cela prouve en faveur de Ion bon goût, voilà tout. Elles sont charmantes, les Espagnoles! Et dans quelle partie du monde habite la reine de tes pensées?

— A Grenade, matelot.

— Ah, diable! Sais-tu que Grenade est une des villes d'Amérique les mieux fortifiées?

— Je le sais ; que m'importe î

— Que si tu te hasardes à y pénétrer, et que tu sois reconnu pour un Français, ce qui ne peut guère manquer d'arriver puisque tu ne parles même pas la langue espagnole, on te pendra haut et court en place publique?

— Ah! Laurent, est-il possible que toi, si téméraire, tu t'arrêtes à de semblables craintes?

— Dame! écoute donc, s'il ne s'agissait que de moi, je parlerais peut-être autrement ; mais moi je possède des ressources et des qualités d'esprit communes à peu d'hommes. Là où tu serais honteusement pendu, je m'en irais, moi, avec tous les honneurs de la guerre. Résumonsnous. Tu ne veux plus t'embarquer, parce que tu désires te rendre à Grenade. Est-ce bien cela?

— Oui, Laurent, c'est cela.

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— Une dernière question! Comment comptestu t'y prendre pour accomplir ton projet? Inutile de songer à te procurer une embarcation à Saint-Domingue : la peine de mort existe dans nos lois contre ceux qui abordent, autrement qu'en ennemis, sur les côtes espagnoles ! Quant à l'homme ipii m'a remis cette lettre, si tu comptais sur son concours, lu aurais tort : je l'ai vu s'embarquer dans un canot et s'éloigner à toutes rames!...

— Je ne me dissimule pas, Laurent, répondit de Morvan avec une fermeté pleine de tristesse, les difficultés presque insurmontables que présente l'exéculion de mon dessein. Je ne compte que sur mon amour pour venir à bout de surmonter tous les obstacles, mais mon amour est si grand, que je suis certain de réussir.

— Je ne partage pas ton opinion. Tu prends tes désirs pour la réalité! Au reste, l'avenir se chargera de décider qui de nous deux a tort ou raison ! En attendant, veux-tu m'accompagner au cabaret de V Ancre dérapée?

— Je suis à tes ordres, Laurent. ~ Bien : le temps presse, partons!

Le cabaret de l'yi^ncre rfer«/jee jouissait d'une grande réputation dans toutes les mers des Antilles ; cet établissement ne se recommandait

guère cependant par son luxe, et les ressources qu'il offrait à ses habitués étaient des plus restreintes : elles consistaient eu eau-de-vie, vins et conserves.

Ce qui avait valu à ce cabaret sa prodigieuse célébrité, c'est qu'il servait, pour ainsi dire, de bourse et de maison de jeu aux boucaniers. C'était là que les juifs, attirés par l'appât du gain, venaient acheter les parts de prise; là que les aventuriers jouaient et perdaient en une soirée des sommes qui eussent suffi à assurer l'indépendance et le bien-être de leur avenir; là que se concertaient les expéditions ; là où les capitaines aimés de la foule se procuraient leurs meilleurs matelots.

Le cabaret de YAncre dérapée, bâti avec des palmiers entiers, recouverts d'une mince couche de mortier, se composait d'une immense salle carrée qui pouvait contenir plus de deux cents personnes.

L'arrivée de Laurent fit sensation, car Laurent, connu pour ses habitudes luxueuses et aristocratiques, ne mettait que rarement les pieds dans ce cabaret : son apparition à l'ancre dérapée était toujours l'indice d'une entreprise nouvelle. Laurent, par une exception toute personnelle, était accepté des flibustiers comme

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