‹ Les boucaniers (volume 5)Chapitre 50 sur 105 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

un homme au-dessus d'eux, comme nn supérieur. Ils toléi'inent en lui une arroi^ance qui, déployée par tout autre, eût bien vite reçu un châtiment sanglant.

Laurent était d'une intrépidité si incroyable, ses succès avaient toujours tellement dépassé les bornes du possible, il se montrait d'une générosité et d'une magnificence si folles, que les flibustiers éprouvaient presque un respect superstitieux à son égard ! Un seul capitaine, le célèbre et arcbiinillionnaire Van Horn, avait un jour osé blâmer ses façons d'agir; le lendemain, le terrible Van Horn, devant qui tout le monde li'emblait, était tué en duel par Laurent !

A peine le beau Laurent eut-il franchi le seuil de la porte, qu'il fut entouré par une foule compacte et avide de le contempler de près.

— Arrière, mes amis, et un peu moins de bruit, je vous prie, dit-il en élevant la voix, j'ai à parler.

Aussitôt un grand silence se fit entendre, et Laurent s'élançant sur une table :

— Frères de la Côte, dit-il, je viens rendre la liberté à ceux d'entre vous que j'avais engagés pour ma prochaine expédition. Des plaintes, des regrets! Écoutez-moi sans m'interrompre. Mes amis, jai envie de m'amuser... Mon expédition

ne sera donc pas ce qu'elle devait être; or, comme je tiens à ne jamais tromper personne, j'ai dû vous faire cette déclaration, afin que ceux qui désireront me suivre sachent à quoi ils s'exposent.

Lorsque Laurent disait « qu'il voulait s'amuser » — phrase devenue célèbre dans les annales de la flibuste — cela signifiait qu'il allait tenter un de ces coups inouïs d'audace et de témérité dont lui seul avait le secret. C'était alors parmi les plus intrépides à qui s'associerait à sa fortune : Laurent n'avait que l'embarras du choix.

— Mes amis, continua-t-il en étendant le bras pour demander le silence, il me reste deux mots à ajouter : ceux qui cette fois me suivront doivent s'attendre à quelque chose de réellement difficile, car je m'ennuie fort ! Qu'ils n'oublient pas, surtout, que j'ai pour habitude de ne répondre à aucune question, et que je hais les curieux et les bavards! Voyons, qui désire me suivre?

Cent cinquante « moi! )> prononcés avec enthousiasme, — la salle commune du cabaret de ïAncre dérapée contenait en cet instant cent cinquante flibustiers, — répondirent à l'appel du beau Laurent.

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— Matelot, dit-il en sautant par terre et en se penchant à l'oreille de de Morvan, j'aime à croire que si tu réfléchis un peu, tu finiras aussi par te décider à m'accompaj^ucr. Gardc-inoi le secret! Le but de mon expédition est de ni'emparer de la ville de Grenade.

— Laurent, s'écria le chevalier avec une indicible expression de reconnaissance, j'accepte ton généreux concours. Sur la mémoire de mon père honoré, je te jure qu'à partir de ce jour je te resterai dévoué jusqu'à la mort.

— Bah! il s'agit bien de reconnaissance, dit Laurent en riant. Ne te figure pas au moins que c'est pour venir en aide à tes amours que je vais prendre la ville de Grenade, c'est tout simplement pour me distraire.

Un quart d'heure plus tard Laurent formait la liste des enrôlés volontaires qui s'associaient, sans la connaître, à sa folle entreprise : ces engagés étaient au nombre de quatre-vingt-dix, Laurent ayant refusé soixante adhésions.

Ces quatre-vingt-dix hommes représentaient la fleur de la flibusterie.

Une heure après son apparition au cabaret de V Ancre dérupée, Laurent s'embarquait avec vingt rameurs dans une de ces longues pirogues espagnoles construites pour aller à la rame et à la voile en même temps, et dont la vélocité tenait du prodige.

Après avoir consulté l'état du vent et s'être orienté, il donna l'ordre du départ, et la longue et mince embarcation se mit à voler sur la crête des vagues.

Laurent, assis à l'arrière, dirigeait le gouver-

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iia'l; le hardi flibuslieravait l'air, sinon inquiet, au moins (rès-préoccupé.

— Ah ! la senorita Sandoval veut me revoir, pensait-il; que sa volonté soit faite!... Comment n'ai-je pas eu, en lisant sa lettre , l'idée de cette expédition à Grenade, qui m'est venue seulement au cabaret de l'Jncre dérapée... Pourvu toutefois que je parvienne à rattraper Pied- Léger!... La capture de cet espion est pour moi de la plus hante importance. Personne n'est plus à même que lui de me donner les renseignements dont j'ai besoin... Af)puyez ferme sur les avinins, mes amis! dit alors Laurent en s'adressant aux rameurs. Trente piastres à celui qui, le premier, apercevra l'embarcation que nous cherchons...

Laurent, dont la sagacité d'esprit égalait l'expérience maritime, avait calculé, en se lançant à la poursuite de Pied-Léger, et l'avance gagnée par l'espion , et la direction qu'il devait avoir prise.

— Le navire espagnol qui l'attendait, murmurait-il, n'aura jamais osé s'approcher à plus de six lieues de terre; et, comme Pied -Léger est seul , qu'il a contre lui la marée et le vent, il est impossible qu'il m'échappe.

Pendant les deux premières heures qui sui-

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virent, Lninnil ne jtrononça pas une parole : il était absorbé par l'examen de l'horizon.

La nuit, illuminée par un mngniliciue clair de lune, se prêtait admirablement à ses recherches.

Tout à coup la voix du flibustier retentit joyeuse et sonore au milieu du silence.

— Holà ! mes amis , dit-il en s'adressant aux rameurs, êtes-vous donc endormis ou indilîércnts aux trente piastres promises, que vous ne m'avez pas encore signalé ce navire qui gouverne bâbord arrière, comme s'il voulait nous accoster au vrnt?... Ses voiles se détachent cependant avec une grande netteté sur l'azur du ciel!... Ferme toujours sur les avirons!...

Les flibustiers quoique avertis, eurent toutes les peines du monde à apercevoir le bâtiment dont la toile, à en croire leur chef, se détachait avec une si grande netteté sur Tazur du ciel.

Laurent, qui passait à juste titre pour le meilleur pointeur que possédât la flibuste, jouissait d'une incroyable puissance de ^ ue. Dédaignant de se servir d'instruments d'optique, un regard lui suffisait pour explorer les plus vastes espaces : un horizon de dix lieues n'avait pour lui ni mystères ni surprises.

Une heure s'était à peine écoulée que la piro-

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gue montée par les aventuriers accoslait le navire signalé par leur chef.

Ce navire, du port de cent tonneaux à peine, et monté par un équipage de cinq hommes, n'essaya pas de résister: au reste, les flibustiers, sans s'inquiéter des forces qu'il pouvait corilenir, s'étaient, en l'accostant, élancés à l'abordage.

La première personne que Laurent aperçut en sautant sur le pont fut l'espion Pied- Léger.

Le misérable, d'une pâleur de mort, et le corps agité par un tremblement convulsif, paraissait en proie à une frayeur extrême.

— Embarque avec nous et pas un mot, lui dit Laurent: si tu me sers avec fidélité, il ne te sera pas fait de mal; si tu essayes dénie tromper, tu mourras dans les plus cruels supplices.

Pied-Léger, hors d'état de prononcer une parole , trouva à peine assez de force pour descendre, en s'aidant des tire-veille, dans la pirogue des flibustiers.

— Depuis cinq ans que l'on t'a perdu de vue, reprit Laurent en le plaçant près de lui à l'arrière, tu ne courras guère le danger d'être reconnu par tes anciens camarades. Je t'appellerai Petit-Jean et je te présenterai comme un

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