‹ Les boucaniers (volume 5)Chapitre 51 sur 105 · CHAPITRE IX. 20ô · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX. 20ô

déserteur de navire de guerre. Tâche de ne commettre aucune imprudence.

Les premières lueurs du jour éclairaient l'horizon lorsque la pirogue atteignit l'ile de la Tortue.

Laurent congédia ses rameurs sans leur donner aucune explication. Il se contenta seulement de leur dire :

— Mes amis! tout va bien!... Nous avons assuré, ce soir, le succès de notre entreprise.

Les flibustiers, qui d'habitude exigeaient une explication entière et détaillée des projets de leur chef, se contentèrent de ces paroles : Laurent les avait habitués à une obéissance passive.

Une fois de retour dans l'habitation qu'il occupait à lui seul dans le quartier de la Basse- Terre, l'illustre aventurier commença l'interrogatoire de son prisonnier.

— A présent que rien ne nous presse, lui dit-il , explique-moi en détail les instructions que tu as reçues de Nativa lors de ton départ de Grenade. Je ne comprends pas qu'elle ait pu, après la lettre qu'elle m'adressait , te charger de lui amener le chevalier de Morvan... Ne m'aurais-tu pas menti?

— Non, capitaine, la senorita Sandoval m'avait expressément chargé de vous voir avant le

chevalier de Morvan ; ce n'était que dans le cas où vous me répondriez comme vous l'avez fait, c'est-à-dire avec mépris, que je devais remettre à ce gentilhomme la lettre qui le concernait. Je me suis fidèlement acquitté de ma commission. — Parbleu ! murmura Laurent, je devine tout maintenant 5 mes dédains ont poussé l'Espagnole à bout de patience, et elle cherche un vengeur! Quelle chose bizarre que le hasard l'ait justement amenée à s'adresser à de Morvan ! Ma foi, j'ai confiance dans la loyauté de mon matelot ; je me fais une fête de le mettre en présence de la trahison de Nativa : cette entrevue sera charmante! Peut-être me procurerat-elle un instant de distraction, car j'ai beau me débattre contre les douleurs de mon passé, vouloir me persuader que mon cœur est mort à tout sentiment, mon âme à toute générosité, qu'il n'y a plus en moi rien qu'un profond mépris pour l'espèce humaine : je souffre encore; je sens par moments que ma jeunesse, si indignement trompée, n'a pas perdu toute croyance! Parfois, lorsque je sors de la débauche ou du combat, après avoir, pour m'étourdir, jeté l'or à pleines mains et fait couler le sang à flots, j'éprouve comme un remords, comme un regret, de la vie que je mène.

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Je me demande si à cette existence tumultueuse, accidentée et bruyante que je me suis imposée, le repos ne serait pas préCérable. Oui, mais le repos sans le calme, n'est-ce pas la mort sans Toubli? Et penser que moi, si supérieur aux autres hommes , moi dont l'orgueil est si colossal , la volonté si pleine de puissance, (juc moi, né pour ainsi dire sur les marches d'un trône, je ne puis me défendre d'une espérance et d'une émotion lorsque je pense à Jeanne, à Fleur-des-Bois, à cette sauvage enfant dont le })reinier malotru venu ramassera l'amour sans connaître le prix du trésor qu'il possédera!... Laurent , sérieusement épris d'une boucanière! Allons donc ! ce serait le comble du ridicule et de la folie. Après tout, pourquoi pas? Ne suis-je pas, au contraire , assez fort j)0ur pouvoir élever Jeanne jusqu'à moi ? Et puis, cette enfant ne présente-t-elle pas une sublime création de la nature? Où trouver en Europe une femme digne de lui être comparée?...

L'aventurier passa alors à plusieurs reprises sa main sur son front, puis apercevant, debout devant lui. l'espion Pied-Léger, qu'il avait oublié, il reprit son interrogatoire :

— Depuis combien de temps habites-tu Grenade? lui dcmanda-t-il.

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— Depuis trois ans, capitaine.

— En ce cas, tu connais parfaitement les environs de la ville?

— Parfaitement , capitaine.

— A combien se monte sa population?

— A douze mille âmes, capitaine.

— El sa garnison se compose?...

— De six cents hommes de troupes réglées, sans compter la milice bourgeoise, qui forme un effectif de trois mille hommes...

Laurent fixa alors sur l'espion un regard qui lui fit baisser les yeux, et se jetant tout habillé sur un lit de repos :

— Je te défends, et ton intérêt te commande doublement l'obéissance, lui dit-il, de sortir de cet appartement, de te montrer à qui que ce soit! Si pendant mon sommeil l'envie de m'assassiner te prenait, tu pourrais te servir de ces pistolets en toute confiance; ils sont chargés.

Cinq minutes plus tard, Laurent était profondément endormi.

Lorsqu'une troupe d'aventuriers se réunissait pour tenter une entreprise, celui qui fournissait le navire avait droit à une indemnité, fixée à l'avance, sur toutes les prises qui s'effectueraient durant le cours de l'expédition. En outre,

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les canons dos batteries capturés devenaient sa propriété.

Des sociétés de spéculateurs, la plupart appartenant à la race israélitc. s'étaient formées dans l'Ile de la Tortue pour exploiter l'intrépidité des flibustiers.

Achetant à vil prix les navires capturés, ils s'empressaient, dès que les hasards du jeu ou de la guerre avaient réduit à la misère un capitaine connu par son audace et son bonheur, de lui fournir un bâtiment et d'entrer ainsi dans les chances qu'offraient son expérience et son courage.

La réputation de Laurent était telle que chaque fois qu'il opérait pour son propre compte, et en dehors des intérêts de la redoutable société dont Montbars était le chef, et dont lui, Laurent, faisait partie, les juifs lui fournissaient à des conditions fort douces leurs meilleurs voiliers.

Quatre jours s'étaient à peine écoulés depuis que Laurent avait annoncé, dans le cabaret de VAncre dérapée, son intention de reprendre la mer, que déjà une frégate armée de IG canons, et toute prête à partir, l'attendait dans la rade.

Le matin fixé pour l'embarquement arrivé, une foule immense accompagna l'illustre bouca-

nier jusqu'au môle. Les flibustiers qu'il avait choisis laissaient éclater les liansports de la joie la plus vive; ceux qui restaient à terre ne pouvaient parvenir à cacher leur dépit.

Laurent, le front haut et Tair fier, daignait à peine adresser de temps en temps à ses gens les ordres indispensables.

— Allons, matelot, dit-il en se retournant vers de Morvan placé à ses côtés sur le môle, embarquons!.,.

— Déjà le chevalier prenait son élan pour s'élancer dans le canot, lorsqu'un murmure qui se fit entendre dans la foule, l'arrêta.

— Qu'y a-t-il? demanda-t-il à son voisin.

— Il y a que le beau Laurent est la chance en personne... Son voyage lui vaudra un million. Tenez, voici Fleur -des -Cois qui vient pour s'embarquer avec lui... Quelle chance ! quelle chance!,..

En effet, à peine lui avait-on fait cette réponse, que de Morvan vit Jeanne à ses côtés...

— Toi ici, Fleur-des-Bois! lui dit -il avec autant d'émotion que de surprise.

— Crois-tu donc , mon chevalier Louis , lui répondit-elle en le regardant avec une ineffable expression de tendresse, que je t'aurais laissé partir seul? Ne m'attendais-tu pas?

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— Non, Jeanne, je ne t'allcndiiis pas.

— Quoi! repril la lillc de Barbe-Grise d'un ton de doux reproelie, tu n'as i)as deviné, lors(jue je t'ai (luilté si faeilenient, sans efforts, sans presque t'adresser un adieu, que si j'étais si peu chagrine, c'est que je devais bientôt revenir!... ïu ne m'aimes donc pas?...

— Oh! oui, Flcurdcs-Bois , je t'aime... je t'aime comme une sœur de prédilection et de clioix... C'est justement pour cela que ta résolution de t'associer à nos dangers me peine...

— Allons, embarquons, dit en ce moment la voix impérieuse de Laurent.

Jeanne sauta avec sa légèreté de biche dans le canot; de Morvan la suivit.

— Cette apparition est-elle une réponse aux vœux secrets de mon cœur , pensait Laurent, ou une nouvelle douleur que le sort me réserve? N'importe, Nativa, de Morvan et Fleur-des-Bois réunis, cela ne peut manquer d'être drôle!

Depuis une semaine que l'expédition commandée par Laurent avait quitté lîle de la Tortue, le temps s'était écoulé pour de Morvan avec une rapidité prodigieuse.

Chaque jour, chaque heure l'attachait davantage à Fleur-des-Bois ; car à chaque instant il découvrait dans la jeune fille une qualité et une grâce nouvelles.

Un avantage fort grand que le chevalier retirait de son mateiotage avec Laurent était de pouvoir vivre eu dehors des gens de l'équipage. Ordinairement, dans les expéditions entreprises

par les flibustiers, aucune distinction n'existait à bord des navires : le dernier homme était, hormis le commandement et les parts de prise, l'égal du capitaine,

Laurent, avec son esprit fier et despote, n'avait jamais voulu se soumettre à cet usage; il tenait à être traité en maître absolu, et la discipline établie par lui à son bord égalait en sévérité celle de la marine royale. Installé magnifiquement dans la plus belle cabine de l'arrière, il n'admettait à sa table que son matelot de Morvan et Fleur-des-Bois.

Depuis que la frégate tenait la mer, aucun incident digne d'être mentionné, si ce n'est l'apparition de deux 'voiles espagnoles, ne s'était présenté; chaque fois Laurent avait fait poursuivre la route sans vouloir donner la chasse à l'ennemi. Cette indifférence pour un butin presque assuré n'avait pas déplu à l'équipage : elle lui prouvait que l'entreprise tentée par son chef devait être considérable puisqu'il dédaignait les prises que le hasard plaçait à sa portée.

Un soir, Laurent, sou matelot et Fleur-des- Bois, assis tous trois sur le gaillard d'arrière, paraissaient contempler avec admiration le coucher du soleil. Pas un de ces trois personnages cependant ne s'occupait du sublime specta-

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