CHAPITRE X
dans des détails intimes, dont tu n'as que l'aire.
«i J'entre brusquement en matière : ma fougueuse jeunesse a été traversée par une de ces grandes douJeurs qui suffisent, au début de la vie, pour tuer, moralement parlant, un homme. Trop fier pour me laisser accabler, trop ardent pour me soumettre, trop impatient pour attendre du temps des consolations et un oubli peutêtre chimériques, je me suis élance dans une voiequi ne m'était pas destinée, et que j'ai suivie depuis lors avec énergie, avec rage! Éprouvant un profond mépris pour l'humanité entière, croyant avoir à me venger d'elle, je me suis appliqué à satisfaire tous mes caprices, à faire plier chacun sous ma volonté! Jusqu'à présent je n'ai point failli à ma tache.
«( L'or et le sangne m'ont jamais coûté lorsqu'il s'est agi de me procurer une distraction même insignifiante : j'ai été impitoyable ! Aujourd'hui, soit fatigue, soit remords, soit ennui, je sens le besoin d'essayer d'une autre existence, de vivre par le cœur! Cet aveu sortant de ma bouche te surprend, matelot? Ton étonnement, crois-moi, est moins grand que le mien. J'en suis à me demander si je ne rêve pas ! Je ne puis croire encore à une métamorphose !
« J'aborde maintenant le snjet qui te préoccupe; je vais te parler de Flcur-dcs-Bois/» De Morvan tressaillit.
— Je n'ai jamais encore, poursuivit le beau Laurent, grâce à mon audace, à mes folles prodigalités, à ma réputation d'insensibilité et d'impertinence, trouvé de femme qui m'ait résisté!... J'en suis donc arrivé à une incrédulité complèle de leur vertu ! Peut-être est-ce là le motif qui m'a empécbé jusqu'à présent d'aimer ! Eh bien ! aujourd hui, matelot, j'ai trouvé la femme que je désirais ! J'aime Fleur-des Bois!... J'ai foi dans cette jeune fille !
— Tu as sans doute raison, dit sèchement le chevalier; mais en quoi, je te prie, ce changement de ton cœur peut-il m'intéresser ?
— Ta niauvaise humeur, Louis, prouve au contraire combien ce sujet te touche! Pour moi, il est incontestable que Jeanne se sent entraînée vers toi ; mais je suis également persuadé que je parviendrai, avec du temps et de la persévérance, surtout à présent qu'elle connaît ton amour pourNativa, à te remplacer dans son affection. Tu vois que je te parle avec une entière franchise. Je tiens à ton estime; je ne veux pas que tu m'accuses plus tard d'avoir abusé de ton amitié : voilà pourquoi je t'avertis qu'à par-