CHAPITRE X
— Bien, matelot; alors je ne crains rien!
— Tu as tort. Je n'ai jamais encore échoué dans l'accomplissement d'un de mes désirs, et n'ai rien tant désiré comme de devenir Tamant de FIcur-dcs-Bois.
Le lendemain du jour où cette conversation entre les deux matelots avait eu lieu, Jeanne resta jusqu'au soir enfermée dans sa cabine. Plusieurs fois, en passant devant la porte, de Morvan entendit des sanglots étouffés.
Pendant le reste du voyage, Flcur-des-Bois fut constamment triste et préoccupée. Recherchant la solitude, elle passait la plus grande partie de la journée assise dans le coin le plus obscur du tillac. Un changement extraordinaire s'était opéré en elle. Cet air mutin et naïf qui donnait un charme si indéfinissable à sa physionomie avait fait place à une expression pensive et recueillie; on devinait que dans son esprit, jusqu'alors si ingénu et si limpide, s'opérait un travail sérieux , qu'elle tenait à cacher.
Remarque plus étrange encore : Fleur-des- Bois fuyait, ou plutôt redoutait la présence de de Morvan; l'apparition du jeune homme la faisait pâlir.
D'abord froissé, puis ensuite peiné de la froi-
deur qu'elle lui montrait, le chevalier résolut d'avoir une explication avec elle : sa conscience troublée l'empêcha de donner suite à ce projet, car il sentait instinctivement que, volontaires ou non, ses torts envers Fleur-des-Bois étaient réels-, il ne savait, au reste, s'il devait s'applaudir ou se désoler de la rupture de son intimité avec Jeanne.
Le dix-septième jour de leur départ de l'île de la Tortue, les aventuriers arrivèrent à l'embouchure du LafjOH de Nicaragua.
Laurent fit jeter l'ancre , et, vers la tombée de la nuit, il rassembla l'équipage sur l'arrière. La curiosité de ses compagnons était excitée au dernier degré; aussi, un profond silence se fitil lorsqu'il prit la parole :
— Mes amis, leur dit-il, l'heure est venue où je dois vous apprendre quels sont mes projets! N'oubliez point, si leur grandeur vous étonne, qu'avant de vous associer à mon sort , je vous ai avertis que mon entreprise dépassait les choses ordinaires.
« Les villes espagnoles du littoral , menacées sans cesse de nos excursions, possèdent de formidables moyens de défense, et demandent, pour être attaquées avec succès, l'emploi de forces énormes.