CHAPITRE PREMIER
Legoff, après avoir réfléchi un moment, allait faire part à de Moi'van de ses projets, loisipie le geôlier — (pioique celte heure ne fût pas celle de sa visite — entra dans le cachot.
— M. le baron, dit-il à Legolf, le monde s'imagine que les employés des prisons sont des gens au cœur de bronze et sans entrailles; la démarche que je lais à présent près de vous prouve le contraire. Je viens, au nom de ma pauvre femme malade, vous remercier de vos dix pistoles : cet argent lui a apporté un extrême secours, et elle m'a chargé de vous assurer qu'elle vous serait reconnaissante toute sa vie de votre bienfait et que chaque jour elle prierait Dieu pour vous...
— Ta femme a tort d'attacher tant d'importance à un minime cadeau...
— Dix pistoles pour des misérables comme nous ! — car nous avons quatre enfants que ma place nourrit à peine, — dix pistoles pour des misérables comme nous, sont toute une fortune, M. le baron !...
— Que ne m'as-tu prévenu plus tôt de ta gène, je me serais fait un plaisir de te venir en aide.
— Ah ! voyez-vous, M. le baron, c'est que tout gueux que je suis, j'ai ma fierté, moi!
\i LES ROUCANIERS.
Puisque le roi me laisse exposé aux tortures de la iiiini, cli l)ien, tant pis pour son service! Je ne demande pas mieux que de le trahir, mais je ne veux pas recevoir d'aumône?...
— Diable! mais sais-tu, mon ami, que c'est fort grave, ce que tu me dis là !
— Je dis ce que je pense, M. le baron, répondit le geôlier d'un air embarrassé.
— Ne trouvez-vous pas, chevalier, reprit Legoff en s'adressant à de Morvan, que c'est notre liberté, ni plus ni moins, qu'on nous offre!
— Eh bien ! oui, s'écria le geôlier avec force, c'est votre liberté!... La faim qui fait sortir le loup des bois rend l'honnête homme sourd à la voix du devoir!... Et puis, là, franchement, la main sur ma conscience, je serais heureux, M. le baron, de pouvoir vous prouver ma reconnaissance!...
De Morvan, dont le cœur battait avec violence, allait prendre la parole lorsque Legoff le prévint.
— Mon ami, dit-il au geôlier, je te remercie bien sincèrement de tes bonnes intentions à notre égard ; je dois répondre à ta confiance par un aveu : je suis beaucoup moins riche qu'on le croit généralement, et je serais fort en