‹ Les boucaniers (volume 5)Chapitre 76 sur 105 · CHAPITRE PriKJllER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PriKJllER

mon cœur; je vous ai donne de fausses espérances, que je ne partageais pas. J'ai manqué de franeliise. Hélas! je suis cependant plus à plainiire que coupable. Séduite par la noblesse de voire caractère, reconnaissante de l'immense service que vous aviez rendu à mon père en le sauvant d'une mort certaine, et cela au péril de vos jours, je me suis un moment abusée de moi-même. J'ai confondu avec un sentiment plus tendre , l'admiration que vous m'inspiriez. Plus tard, lorsque je parvins à me rendre compte de l'état de mon cœur, je reculai devant un aveu qui, du moins je le croyais, devait vous affliger sérieusement. J"ai tenu , chevalier, à vous donner cette explication, car votre estime m'est précieuse. A présent , je ne vous reliens plus. Adieu, chevalier. Mon avenir, à moi, est fini sur la terre. Mes pensées sont en Dieu. Croyez que du fond du couvent où je vais me retirer, je prierai pour le bonheur de votre avenir.

— Que dites-vous, Nativa ? s'écria de Morvan profondément ému. Vous retirer dans un couvent, vous si jeune, si belle ! Non. c'est impossible. Ce sacrifice, conseillé par le désespoir, ne s'accomplira pas!...

— Je vous demande pardon, chevalier, il

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s'acconiplirii! Et comment voudriez- vous qu'il en fût autrement? Avez-vous donc de moi une si détestable opinion que vous me croyiez capable d'unir à un galant bomme le sort d'une fennne qu'un Laurent a repoussée! Je sais bien que ce Laurent est placé dans une condition trop infime pour qu'il soit possible d'être jamais jaloux de lui; que le souvenir de la façon dont il a reconnu ma générosité laissera à peine dans mon esprit une trace semblable à celle que produit un rêve... Oui, c'est vrai; mais ce que je ne veux pas, supplice intolérable pour ma juste fierté, c'est que l'bomme dont je porterais le nom me reproche un jour, en l'exagérant, mon passe !

— Nativa, s'écria de Morvan, plus je réfléchis à la conduite que vous avez tenue envers Laurent, plus je vous admire et je vous aime ! Devant Ihomnie qui vous a si indignement outragée et méconnue, je vous dis : <i Nativa, voulez-vous être ma femme? voulez-vous accepter mon nom? »

A ces paroles prononcées par de Morvan avec passion, Flcur-des-Bois pâlit, et dut, pour ne pas tomber par terre, se retenir convulsivement au dossier d'un fauteuil. Quant à Laurent , il reportait alternativement un regard moqueur

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de lEspagnolc à son matelot, et semblait prendre un véritable plaisir à cette scène.

Nativa, en entendant le chevalier lui offrir son nom , ne put réprimer un mouvement de joie.

— Chevalier, lui dit-elle, et sa voix émue était d'une douceur singulière , je n'attendais pas moins de votre générosité ! Merci de cette marque de considération et d'estime!... Vous venez de me relever à mes propres yeux!... Jusqu'au dernier jour de ma vie, je vous serai reconnaissante!

— Vous acceptez, Nativa? reprit de Morvan ivre de joie.

— ÎVon, chevalier, je refuse! Oh! ne vous récriez point. Je suis intimement persuadée que vous tiendriez votre promesse ; que jamais une allusion, un mot de reproche capable de me rappeler mon erreur ne sortiraient de votre bouche. Je sens qu'avec vous le bonheur me serait facile... mais, hélas!...

— Nativa, vous vous taisez. De grâce, expliquez-vous.

— Hélas! chevalier, pardonnez-moi, je vous en conjure, ce que je vais dire; vous oubliez que je ne m'appartiens pas, que mon père a seul le droit de disposer de mon sort,..

— Kh bien, Nntivii, pourquoi vofi'C |)ère rcfusciail-il mon alliance? Je suis de grande naissance, jeune, courageux; l'avenir ni'aiiparticnt. Soutenu par votre amour, je me sens capable de lout entreprendre!

— Comment, chevalier, dit lentement Nativa, pouvez - vous croire un seul instant que le comte de Monterey prendrait au sérieux la demande que lui ferait un boucanier de la main de sa fille ?

Cette réponse atterra le gentilhomme, reconnaissant combien Nativa avait raison ; il resta confus, humilié, accablé sous la honte que lui causait la pensée de sa position présente.

Fleur-des-Bois qui, pendant la conversation de Nativa et de de Morvan, était restée silencieuse et comme anéantie, sortit, devant le désespoir du jeune homme, de sa torpeur.

— Mon chevalier Louis, dit-elle en s'élançant vers lui, ne te désole pas ainsi ! Comment ne m'aimes-tu pas mieux que cette femme ! je vaux pourtant mille fois plus qu'elle! Crois-moi, renonce à devenir un grand seigneur ! Viens avec moi ! Nous ne nous quitterons plus. Nous vivrons ensemble dans nos belles forêts! Nous chasserons tout le jour! Le soir je te cueillerai les fruits que tu aimes le mieux, j'ornerai ta

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charabie des fleurs les plus rares et les plus fraîches. Je ferai tout ce que tu voudras. J'étudierai. Allons, mon chevalier Louis, du courage. Tu comprends bien que cette Nativa n'éprouve rien pour toi; pourquoi vouloir l'épouser? Si elle t'aimait, est-ce qu'elle songerait à te reprocher ce que tu es? C'est bien mal ce qu'elle a dit là. Je ne la trouve plus aussi jolie. Partons, mon chevalier Louis, partons.

— Jeanne, dit de 3Iorvan en repoussant doucement la fille de Barbe-Grise, si tu avais réellement pour moi l'affection d'une sœur, tu ne parlerais pas ainsi. Sans Nativa le bonheur pour moi n'est plus possible !... Quant à vous, senorifa, ajouta de Morvan en se retournant vers l'Espagnole, pardonnez à l'innocence de cette chère enfant! Son amitié pour moi est sincère. Elevée dans les forêts et complètement en dehors de la vie réelle, elle ignore, dans sa candeur, le sens et la valeur des mots. Oui , Nativa , votre observation est juste : un boucanier prétendre à votre main constituerait une monstruosité!... Laissez-moi toutefois espérer!... Tenez, Nativa, si vous vouliez me jurer de ne jamais appartenir qu'à moi, vous engager, par serment, à refuser toute autre alliance : vous ne pouvez vous imaginer combien

celte assurance augmenterait mes forces, doublerait mon courage ! De grâce, ne vous offensez pas de mon exigence : si je ne me sentais pas capable du plus complet dévouement pour vous , jamais je n'aurais osé vous adresser une pareille demande.

— Chevalier, dit Nativa, votre générosité me touche. Devant Dieu, qui nous entend, je vous jure que, vous vivant, je n'accepterai jamais d'autre époux que vous.

Cet engagement, le premier, le seul réellement franc et explicite que l'Espagnole eût adressé à de Morvan, remplit le jeune homme d'une joie insensée.

— Et moi aussi , Nativa, s'écria-t-il, je jure sur mon honneur de gentilhomme et sur ma part de vie éternelle que jamais, vous vivante, aucune femme, quelle que soit la position dans laquelle je pourrai me trouver, ne portera mon nom!...

A peine de Morvan achevait-il de prononcer ce serment que Fleur-des-Bois poussa un grand cri, ferma les yeux, étendit ses mains en avant, comme si elle eût espéré trouver un point d'appui dans le vide, puis tomba inanimée sur le sol.

Le premier mouvement de de Morvan fut de

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se précipitci" au secours de la pauM-e enfant, mais un regard de Naliva le rctinl : Laurent releva Fleur-des-Bois.

— Accompngnez-inoi . chevalier, dit N;iliva, allons chercher nos femmes : elles prendront soin de cette jeune fdle.

Dès que l'Espagnole eut franchi le seuil de la porte de son appartement, elle se retourna vers de 3Iorvan, et d'une voix que la colère agitait :

— Chevalier, lui dit-elle, Laurent doit mourir, non pas tué en duel par la main d'un gentilhomme, il est indigne de cet honneur; mais de la mort ignominieuse du voleur qui pille les villes, de l'assassin qui ne respecte pas les femmes ! ... Ici, vous resterez en sûreté eu attendant le départ des houcaniers... Le pis qui pourrait vous arriver si vous étiez reconnu pour un Français, serait de devenir prisonnier de guerre sur parole... Dans ce cas-là, j'aurai recours à la puissance de mon père... Quant à moi, je dois, avant tout, sauver Grenade des horreurs dont elle est menacée... Venez...

— Qu'allez-vous faire, Nativa ! s'écria de Morvan avec terreur!... Sortir pour appeler au secours !... Pour vous, vous le savez, je n'hésiterais pas à sacrifier ma vie, mais il est au-dessus de mes forces de vous livrer mon honneur ?

Laurent, quels que soient ses torts envers vous, est en ce moment mon compagnon d'armes, je ne l'abandonnerai pas!... Arrêtez!...

De Morvan, en parlant ainsi, se plaça résolument entreNativa et la porte de sortie qui donnait sur la rue; l'Espagnole, au lieu de tenter ce passage, s'élança dans une direction contraire et disparut aussitôt.

A peine quelques secondes s'étaient -elles écoulées, que les sons prolongés d'une cloche lancée à toute volée retentissaient vibrants au milieu du silence de la nuit.

— Chevalier, dit Nativa en revenant, pour respecter vos scrupules, j'ai agi contre votre volonté. Vous n'aurez pas ainsi à vous reprocher d'être mon complice. Je viens de faire sonner la cloche d'alarme! En moins d'une minute toute la population de Grenade sera sur pied. Cette cloche que vous entendez est destinée à annoncer les tremblements de terre et les incendies... Pas un des boucaniers ne sortira vivant du pillage de notre ville! Quant à vous, suivez-moi ! Je vais, jusqu'à ce que ces brigands aient reçu le châtiment qu'ils méritent, vous placer en un lieu sûr où nul ne soupçonnera votre présence.

— Nativa, s'écria de Morvan pâle d'indigna-

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lion et (le colt're, celle cloche sonne le gUis de mes funérailles! Croyez-vous donc que je serais assez lâche et assez infâme pour abandonner mes compagnons à l'heure du danger? Ces flibustiers que vous affectez de mépriser sont, après tout, des sujets du roi de France, de braves et hardis combattants qui soutiennent l'honneur de leur patrie... Arrière , senorita ! laissez-moi passer, que j'aille rejoindre mes frères.

— Tu crains pour les jours de la jeune fille qui voulait l'éloigner de moi... n'est-ce pas, chevalier? s'écria Nativa. Bien ! va donc la retrouver. N'oublie pas, toutefois, qu'un serment solennel lie à présent ton sort au mien!... Ah! mon père a raison dans sa haine : les Français sont des gens qui manquent de cœur!

Le temps pressait : déjà le bruit de détonations retentissait dans le lointain ; de Morvan, sans songera répondre aux reproches de Nativa, s'élança dans l'appartement où il avait laissé Jeanne évanouie et son matelot, le beau Laurent.

Laurent, en voyant revenir le chevalier, ne montra aucune surprise ; il savait bien que le jeune homme ne l'abandonnerait pas dans ce moment critique. Jeanne était toujours évanouie.

— Matelot, lui dit-il, il n'y a pas de temps à perdre : les minutes valent des heures. Voici déjà le jour qui se montre à l'horizon : encore quelques secondes, et la fuite deviendra impossible!... Hâte-toi de te réunir aux deux hommes que j'ai placés de faction à la porte de la rue : à vous trois, vous parviendrez sans doute à atteindre le faubourg de Santa -Engracia, et à vous embarquer!...

— Quoi ! Laurent, répondit le chevalier, le figures-tu que je consentirais jamais à le laisser au milieu d'ennemis acharnés et furieux, lorsque je suis justement l'auteur de la perte? Non, certes, mille fois non ! Là où tu resteras, je resterai. Notre sort doit être commun.

— Quelle sotte chose qu'une générosité mal entendue, dit Laurent! en haussant les épaules. A quoi diable veux-tu que me serve ton dévouement? Ta présence ne ferait, au contraire, que me gêner.

— Mais qui t'empêche, matelot, de suivre le conseil que tu me donnes, c'est-à-dire d'essayer de gagner toi-même le faubourg de Sanla-Engracia ?

— Et Fleur-des-Bois? répondit Laurent.

— La sauveras-tu en le sacrifiant pour elle? hein! Pars, matelot 5 lai«;se-raoi auprès de

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