‹ Les boucaniers (volume 5)Chapitre 8 sur 105 · CHAPITRE PREMIEH · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIEH

De Morvaii approcha la table de la muraille, monta sur cette table, et, offrant ses épaules à Legoir :

— Commencez, baron, lui ilil-il.

En deux bonds le boueanier lut à son poste. Legoir eût pu, pour la souplesse et la légèreté, jouter avec un tigre.

Le lendemain matin, lorsque le geôlier revint apporter aux prisonniers leur déjeuner, deux barreaux de fer étaient déj:) entamés dune telle façon, qu'il suffisait d'un quart d'heure et de quelques coups de lime pour les détacher entièrement. La sentinelle n'avait entendu aucun bruit, ou du moins si le bruit était parvenu jusqu'à son oreille, elle n'en devina pas l'origine car elle n'interrompit et ne troubla nullement de iMorvan et Legoff dans leur travail.

— 3Ion ami, dit le boucanier en s'adressant au geôlier, tu me parais être un si brave garçon et un si excellent cœur, que je me ferais un scrupule de te tromper! Hier, excité par la pensée de reconquérir ma liberté, j'ai indignement abusé de ta confiance ! Je t'ai promis mille livres, n'est-ce pas? Eh bien, en joignant mes ressources à celles du chevalier, il m'est impossible de réunir plus de vingt louis !...

— Vingt louis ! répéta le geôlier.

18 LES nOL'CANIl'IlS.

— Ilélas! pas davantage. Tu vois qu'il n'y a l)iis moyen de nous entendre ! Nous devons donc renoncer, le clicvidicr et moi, à tout espoir!...

— Nulleu)ent, mon gcntillioinine, répéta vivement le geôlier. Votre délicatesse me touche jusqu'aux larmes, et il ne sera pas dit que je \ous serai inférieur en générosité comme je vous le suis en naissance! Après tout, cinq cents livres représentent encore une somme énorme pour moi.

— Ainsi tu consentirais pour ce prix à nous aider dans notre évasion?

— Voici ma réponse, dit le geôlier en retirant d'nn plat couvert une échelle de corde.

— Oh! le joli travail! s'écria Legoff. Quelle corde fine, serrée et solide!...

— Cette échelle est capable de supporter dix hommes! reprit le geôlier. Allez, il n'y a pas de danger qu'elle casse ! Quant à sa longueur, elle est de trente-deux pieds, c'est-à-dire environ trois à quatre pieds de plus que la distance qui existe entre votre fenêtre et le sol... Avez-vous travaillé un peu cette nuit ?

— Nous avons frotté nos barreaux avec fureur, dit Legoff; seulement, comme ils sont d'une qualité excellente et que nous avions peur d'éveiller l'attention de la sentinelle, nous n'a-

CIIAPITRI' PREMIER. 19

VOUS pu en venir ;'i bout. Il est probable que nous terminerons celte nuit notre besogne,

— Du cournge, mes gentilshommes! Je me sauve pour éviter de donner prise aux soupçons.

— Eh bien! Louis, dit Legoff, j'espère que voilà un geôlier au cœur sensible et d'un accommodant caractère. Il semble plus désireux que nous-mêmes de nous voir en liberté.

— Le fait est, baron, que tout cela est bien singulier! Vous aviez mille fois raison : cet homme joue un rôle...

— Et nous tend un piège!...

— Oui ; mais quel piège?

- — Parbleu! c'est ce qu'il faudra bien que nous finissions par savoir! Attendons encore.

— Mais, baron, dit de Morvan, une chose qui m'étonne aussi beaucoup, c'est que l'armateur Cointo, au lieu de perdre un mois à fréter et à mettre un navire à vos ordres, n'ait pas plutôt songé à s'adresser à M. de Pontchartrain pour vous faire mettre en liberté. Lié, comme vous paraissez l'être, avec le puissant ministre, cette démarche eût suffi pour vous ouvrir les portes du fort Saint-Michel.

— Cointo connaît les hommes , mon cher

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Louis, et il sait que les puissants répondent presque toujours par l'ingratitude aux services qu'on leur rend! Qui me prouve que de Pontcharlrain n'est pas justement l'auteur de mon arrestation? Qui sait même encore si ma disgrâce ne vient pas de plus haut, si la foudre tombée sur ma tête n'est pas partie des mains de Jupiter?... J'ai obligé Louis XIV. Or, qui m'assure que le grand roi, dans un moraentde iai blesse, laissant prendre à son amour-propre le dessus sur son orgueil, n'aura pas senti peser trop lourdement sur lui le souvenir des obligations qu'il me doit?... Non, croyez-moi, Louis, il faut, pour notre indépendance et notredignité, que nous ne devions notre liberté à personne, que nous ne la demandions qu'à notre énergie et à notre courage.

Le lendemain le geôlier vint de meilleure heure que de coutume.

— J'étais inquiet, dit-il à Legoff. La sentinelle n'a-l-elle rien entendu? Étes-vous enfin parvenus à scier les barreaux?

— Oui, mon ami, les barreaux sont sciés.

— Alors à quand l'évasion? reprit le geôlier avec empressement. A ce soir?

— X jamais, répondit tranquillement Legoff. Le chevalier et moi, confiants dans la justice du

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