‹ Les boucaniers (volume 5)Chapitre 89 sur 105 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

et ce matin loiccs de fuir. A présent que nous sommes vainqueurs, il me semble que nous devons exii^er une réparation, et que nous méritons bien les honneurs d'un triomphe.

— Je ne comprends pas où tu veux en venir. Explique-toi d'une façon plus catégorique.

— Inutile. Je me déclare satisfait de mou [•lan. Cela doit te suffire. Je reviens à l'instant.

Le beau Laurent, laissant le chevalier, s'en fut parler avec l'un des plus riches Espagnols de Grenade, que les flibustiers, en attendant le payement des cinq cent mille piastres, gardaient, avec plusieurs de ses compagnons, en otage.

Le chevalier, qui suivait des yeux tous les mouvements de son associé, remarqua l'étoniicment profond, la stupéfaction que montra l'Es- ])agnol , après que Laurent lui eut dit quelques mots; puis, il vit les rangs des flibustiers s'ouvrir et donner passage au prisonnier, qui s'éloigna à grands pas!...

Un quart dheure plus tard les fanfares d'une musique militaire qui retentirent soudainement dans une des rues aboutissant à la place, causèrent une surprise générale et attirèrent l'attenlion de chacun : au premier moment, les flibustiers crurent à une reprise des hostilités et préparèrent leurs armes.

— Ne VOUS dérangez jtas, mes enfants, leur (lit Laurent, ce sont nos bons amis les Grenadins qui désirent reconnaître par une politesse et une galanterie l'honneur de notre visite!

Laurent parlait encore quand huit Espagnols, pliant sous le poids d'un dais magnifiquement recouvert en velours, orne de crépines d'or, et sous lequel se trouvait maintenu un large fauteuil, apparurent sur la place.

— Matelot, dit le beau Laurent en s'adressant au chevalier, tu vois combien noire popularité est grande à Grenade, combien nous sommes appréciés et aimés ici ; ce serait cruel à nous de repousser les empressements de ces braves gens, de leur refuser le plaisir de nous voir de près. Allons, assieds-toi à mes côtés et allons faire un tour de ville; celte promenade nous rappellera notre première rencontre à Leogane. Moi, d'abord, je suis fou de musique! Partons.

Quoique le danger d'une pareille témérité fût extrême, l'idée de son matelot parut si drôle, si originale à de Morvan qu'il ne put se défendre d'un fou rire en prenant place auprès de lui.

Les fanfares résonnèrent avec plus d'énergie que jamais, et le cortège se mit en marche.

— Tu es fou, matelot, dit de Morvan à voix basse 5 il est impossible que la vue de ce specta-

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de nexaspèrc pjis la licrtc cspai^nolo , cl que nous sortions vivants de notre trio!n[)lie ?

— Je t'assure que les Grenadins rairoleiil de nous!... Regarde connue ils paraissent heureux de notre condescendance... Et puis, j'ai pris mes précautions pour bien leur faire savoir que notre dénjarehe n'a rien d'humiliant pour eux... Au contraire!... Tiens, écoute, tu vas voir jusqu'où je pousse l'humilité dans la victoire.

Le cortège s'était arrêté, et un oflicier de la milice bourgeoise, qui le précédait, cria à haute voix, au milieu du silence :

— Amis, voici le capitaine Laurent qui daigne, pour nous être agréable, visiter sa bonne ville de Grenade... Saluez...

Laurent prit une poignée d'or dans une sacoche placée à ses pieds et jeta vingt onces à la foule; les léperos ' se précipitèrent avec avidité sur l'or, et crièrent : Vive le capitaine Laurent !

— A notre tour, saluons, malclot, dit le flibustier à de Morvan; la joie que cause notre présence à ces braves gens me touche jusqu'aux larmes ! Qu'il est donc doux d'être aimé ainsi !...

L'audacieuse impertinence du flibustier déce-

* Espèce de laziaroui.

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lait une Icllc confiance dans sa force, sortait tollcnient des choses ordinaires, que pas un seul homme dans Grenade ne songea à en tirer vcnij;cance. Partout où le cortège passait, la foule s'inclinait avec un sentiment qui tenait le milieu entre la crainte et le respect. Quant aux Icperos, c'était réellement du plus profond de leur cœur qu'ils acclamaient Laurent. Le triomphe du flihusticr n'élait-il pas une honte pour les riches elles puissants, c'est-à-dire pour leurs maîtres? Cela leur suffisait.

Lehizarre cortège se dirigeait de nouveau vers la place, quand de Morvan saisit avec une force et une vivacité extrêmes le hras de son matelot, et d'une voix rapide cl émue :

— N'as-tu rien entendu? lui demanda-t-il.

— Les bénédictions de mon peuple? certes, matelot!

— Ne plaisante pas, Laurent ! Il m'a semblé entendre Flcur-des-Bois appelant au secours!...

— Fleur-dcs-Bois! répéta Laurent, quelle idée!... Au fait, cela ne serait pas impossible!

Le flibustier se leva alors de dessus son fauteuil, et étendant le bras en signe de commandement : «Silence! )• dit-il d'une voix impérieuse et qui domina le bruit de la foule.

Le silence se fit comme par enchantement.

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