CHAPITRE IV
utile à nos livres!,.. Ucfiuiii, sors des rangs!...
L'n llibustiiT à la lii^iirc It'lk'inenl bronzée par le soleil du Tro))ique, quil ressemblait presque à un nuilàlre, et à la contenance calme et résolue, vint, à cet appel, se placer aux côtés de Laurent.
L'aventurier connu sous le sobriquet de Requin était un de ces bomines au corps de granit et au cœur de bronze, une de ces organisations vigoureuses au point de vue de l'action, inexplicables sous le rapport intellectuel, comme les annales de la flibuste en offrent tant d'exemples.
Dominé par un irrésistible instinct de destruction, l'élément de Requin était la bataille : au milieu du carnage il brillait d'un vif éclat; mais, une l'ois la lutte achevée, l'ennemi vaincu, une soudaine métamorphose s'opérait en lui : il devenait triste, morose, inquiet. A peine se rattachait-il par les points les plus vulgaires à la vie ordinaire; il comprenait diflicilemcnt, éprouvait une gène véritable , trouvait un obstacle sérieux pour lier deux idées entre elles. Requin, en un mot , était une admirable et puissante machine de carnage, il avait besoin d'un moteur. Aussi, pas un flibustier n'obéissait-il à ses chefs, en tant que Tordre reçu s'accommodait à ses instincts sanguinaires, comme Requin.
lOG LES BOUCANIERS.
Place droit, immobile, devant son capitaine, llequin, sans monlrei' ni curiosité, ni impatience, attendait.
— Mon ami, lui dit Laurent, je veux te donner publirpiement une marque édalantc de l'estime que lu m'inspnes.
Les traits de Requin restèrent impassibles ; Laurent continua :
— Pendant le combat, tu te tiendras, uik; mècbe allumée à la main , dans la sou le aux poudres; au moindre signal que je le ferai, ou moi mort , au premier ordre que te donnera mon matelot, le chevalier Louis, tu feras sauter la frégate. As-tu bien compris?
— Parfaitement! répondit Requin en accompagnant ce mot d'un joyeux sourire.
— Je puis compter sur toi, je lésais! Rendstoi à ton poste !...
Requin s'empara d'une mèche allumée et s'éloigna sans ajouter un mot. Un frémissement courut dans la foule, mais pas un des flibustiers ne songea à formuler une objection. Tous, ils approuvaient la mesure prise par leur caj)ilaine.
— A présent, mes amis, ajouta Laurent, un dernier mot. Notre frégate renferme deux millions, c'est-à-dire, en ne déduisant pas le dixième
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(jiii rcvioiil ;m roi, iiu-s |iiirls personnelles et le r«;nil>oui'siiiu'nl des ;i\i»nees que l'on nous a faites, quatre-vingt-cinq mille sept cent quatorze livres par homme. Or, comme le dixième dû à Sa jM.ijesté, mes jiarls personn(>II('s et nos avances seront plus qu'entièrement soldés par les dépouilles de ceux (|ui vont être tués, chaque frère peut se considérer déjà comme possesseur de près de cent raille livres. Se laisser battre dans de telles conditions de bonheur, ce ne serait pas seulement de la lâcheté, mais bien de la démence. Conservez votre or. Vive le roi ! vive la flibuste !
— Vive le capitaine Laurent ! répondirent les flibustiers avec un élan, une spontanéité et un enthousiasme frénétiques.
Puis chacun regagna son poste de combat.
— Matelot, dit de Morvan resté seul auprès de Laurent, de toi à moi toute dissimulation est inutile ; tu n'as pas à soutenir mon moral affecté, à remonter mon courage. Causons franchement : entrevois-tu un moyen de salut? Quant à moi, je ne te le cache pas, notre position me paraît désespérée.
— Il est incontestable, répondit trancjuilleraent le flibustier, que nos seize canons et nos quatre-vingt-neuf hommes, puisque nous avons
perdu un des iiôtros ;'i Grenade, présentent une disproportion par tro[) énorine avec les forces du galion amiral, pour qu'il nous soit donné d'espérer. Seulement, connaissant mon équipage comme je le connais, je ne désespère pas encore. 11 n'y a pas un des nôtres qui ne soit capable d'abattre à chaque coup, et à balle rase, une orange placée à deux cents pas de distance. De pareils tireurs remplacent bien des canons ! Franchement, j'ignore (juel sera le résultat de la lutte. Et puis, de toi à moi, il me reste un dernier espoir...
— Lequel donc, matelot?...
— Vois-tu ce petit nuage d'un gris sale et terreux qui tranche d'une façon à peine visible, dans la direction du sud , sur l'azur du ciel?
— Oui, matelot; à présent que tu me l'as signalé, je l'aperçois.
— Ce nuage, chevalier, est pour moi l'indice certain d'une terrible tempête. Reste à savoir maintenant si, pendant les trois à quatre heures qui s'écouleront avant qu'elle n'éclate , nous pourrons résister aux forces de l'ennemi. A présent , plus un mot : reste à mes côtés, et laisse-moi à mes réflexions!...
Laurent, qui dès l'apparition des navires espa-
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gnols sVHait cniprossé de rcvt'lir un niagnifiquc costuruc de fantaisie, monta alors sur son banc de quart.
11 faudrait un pinceau pour donner une idée même approximative de la bonne mine , du grand air que présentait le flibustier dans ses habits de fête : il était impossible d'allier mieux la fierté à la grâce !
Son équipage le contemplait avec une orgueilleuse satisfaction ; vis-îi-vis de ces gens grossiers, rudes et si dédaigneux même de luxe et de bien-être, Laurent pouvait seul, sans nuire à sa popularité (il l'augmentait même, au contraire ) , se permettre cette recherche de toilette qu'il affectionnait si fort et qui lui allait si bien. On savait que sous ces broderies, ce velours, ces riches dentelles, battait un cœur complètement inaccessible aux atteintes de la peur...
Dans leur course rapide et voguant à contrebord, le vaisseau amiral espagnol et la frégate des flibustiers se rapprochaient à vue d'œil : à peine une portée de canon les séparait-elle encore, lorsque de Morvan vit apparaître près de lui Fleur-des-Bois.
— Toi ici, ma sœur! lui dit-il d'un ton de reproche. Ta place n'est-elle pas dans le poste 4. 11
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des blessds, hors du feu de l'enncini? Je t'en conjure, Jeanne, éloigne-loi sans perdre une minute, une seconde; le l'eu va commencer!
— Ma place est près de toi, mon chevalier Louis, lui ré()ondit Fleur-des-Bois d'une voix qui, malgré sa douceur, dénotait une détermination inébranlable. Te quitter au moment du danger, jamais !
— Mais, Fleur-des-Bois, la présence sur le pont ne peut urètre d'aucune utilité... au contraire, elle ne servira qu'à me distraire de mes devoirs , qu'à m'ôler le sang-froid dont j'ai besoin!... Je t'en conjure de nouveau, éloignetoi!...
— Mon chevalier Louis, dit Jeanne sans bouger de place, on prétend, tu l'oublies, que je porte bonlieur. Si cela est vrai, je te garantirai des boulets ennemis, des balles espagnoles... Si l'on s'est jusqu'à ce jour trompé sur mon compte, eh bien! nous mourrons ensemble... Je t'assure que je serais bien heureuse de mourir...
— Matelot, s'écria Laurent dans l'intention de rompre la conversation établie entre Fleurdes-Bois et le chevalier, va t'assurer, avant que le feu ne commence , si les hunes ont reçu le contingent de monde que j'ai fixé... si l'on y a placé des provisions et des réserves de grenades
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en (luanlilc siinisanlc, si nos meilleurs tireurs ont pris j»osition sur la drômc et dans la chaloupe, pour pouvoir, à l'abii derrière ces rcdoulcs, abattre les oflieicrs espagnols... llàtctoi!...
De Morvan s'éloigna aussitôt , et Laurent, s'adressant à Fleiu'-des-Bois de cette voix rude et impérieuse qu'il savait prendi-e à l'occasion et à laciuelle il n'était guère possible de résister :
— Jeanne, retourne au poste des blessés, lui dit-il ; je le veux...
Le ton du flibustier n'admettait pas de réplique : Jeanne soupira, mais elle obéit.
— A plat ventre tout le monde jusqu'à nouvel ordre! cria alors Laurent.
Rien d'imposant et de saisissant à la fois comme deux navires voguant à contre-bord et prêts à engager le combat.
Le silence, à peine troublé par les derniers ordres des chefs, pèse, en ce moment solennel, sur le courage des plus intrépides matelots. Les cœurs battent avec violence, les poitrines sont oppressées.
Chaque homme, même le plus habitué au danger, jette un mélancolique regard sur sa vie passée, et interroge ses pressentiments pour savoir s'il doit se réjouir ou se résigner. Alain,
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foiiclic aux pieds de son maître, n'avait jamais encore assisté à une action navale ; aussi ôprouvait-il dans loutc son iiilensité cette émotion poignante qui précède la bataille. Toutefois, une pensée le soutenait.
— Ma foi, mon maître, disait-il à voix basse, je ne comprends pas trop {)Ourquoi le capitaine Laurent accepte le combat au lieu de continuer à prendre cbassc... Depuis que je suis à la tête d'une somme de cent mille livres, je me sens d'une poltronnerie dont rien n'approche... Moi, Alain, posséder cent mille livres ! cette idée-là me fait tourner la tète, et je suis tenté de croire que je rêve... Combien cela fait-il, maître, cent mille livres? Au moins deux ou trois mille écus, n'est-ce pas?... Penser que je suis assez riche pour acheter Penmark... manger du lard frais à discrétion toute la journée, avoir un serviteur, cl que je serai peut-être mort tout à l'heure... ça me serre le cœur à me faire crier!... Dites donc, maître, à votre matelot qu'il ne s'obstine pas à jouer le glorieux, ce qui est un péché, et qu'il reprenne chasse.
— Comment voudrais-tu, Alain, répondit le chevalier sur le même ton, que nous pussions échapper à un navire d'une marche tellement supérieure à la nôtre qu'il nous a gagnés de vi-