L'ADROITE INJURE
— Monsieur ! dit-elle à ce peintre hardi, pour qui me prenez-vous? et d'où, vous est venue cette audace d'espérer que jamais je poserais toute nue, devant un homme, dans un ateher ? Suis-je un modèle? Suis-je une de ces personnes sans pudeur et sans respect de soi-même, dont le cabinet de toilette ne ferme pas à clé^ et qui, sur le bord de la mer, à Dieppe ou à Étretat, attendent, pour bais-
ser leur jupe retroussée par la rafale, qu'un autre coup de vent l'empêche de retomber ? Je suis une honnête femme, étant mariée, et même je souffle la bougie, chaque soir, dans la chambre conjugale. J'ai pu, dans l'intérêt de l'art, vous permettre de reproduire sur la toile mon visage et mes bras que l'on dit semblables à ceux des divines statues; peut-être aurais-je consenti à vous montrer de mes épaules ce que les corsages décolletés en laissent voir au bal. Mais quitter toute sa robe et toute sa chemise, ah ! monsieur, quelle horreur ! Le rouge me monte au visage rien qu'à la pensée d'une extrémité aassi formidable, et je m'étonne avec colère qu'une proposition pareille ait pu être faite aune femme telle que moi !
Sous ces nobles paroles, le peintre hardi baissa la tête avec l'air du plus humble repentir. Mais, très entêté de sa nature, il était en outre fort passionnément épris de l'austère mondaine si jalouse de ses beautés se-
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crêtes ; il ne désespéra pas d'en venir à ses fins.
La jeune femme partie, il se mit à déshabiller à coups de pinceau le portrait inachevé encore. Pendant plusieurs jours il travailla avec acharnement. Au lieu du corsage de satin sombre, la chair blanche et rosée se bombait sur la toile ; les belles jambes fermes, sur des pieds dont le pouce s'écarte, se dégagèrent peu à peu des étoffes évanouies. Tant qu'enfin elle apparuttelle qu'il la rêvait, — entière, presque vivante, toute de neige chaude avec deux œillets éclos et un lys d'or, au cœur rose, — dans la gloire de sa nudité.
— Madame, dit-il avec une émotion hypocrite le jour où elle daigna revenir dans l'atelier, vous avez pu me refuser le spectacle de votre intime splendeur, mais, hélas ! je n'ai pu, moi, m'empêcher de la deviner.
Et, d'un geste brusque, il écarta la lustri?ie verte qui cachait le tableau.
' Elle eut un recul d'épouvante et se cacha la
tête dans ses mains. Sans doute elle allait, justement offensée, éclater en discours furieux contre l'impudent qui avait osé l'imaginer et la peindre toute nue. Mais non, entre ses doigts écarquillés, elle se voyait si belle, et si ressemblante, ma foi, qu'elle oublia de se fâcher, et qu'un sourire, où mourait le j:eproche, peu à peu lui entr'ouvrit les lèvres.
Lui. ne disait rien, attendant, l'homme habile. Qu'attendait-il? ce qui arriva.
Tandis qu'elle regardait la resplendissante image avec une complaisance de plus en plus visible, elle pâlit tout à coup et s'écria, un tremblement de colère dans la voix :
— Etes-vous fou. monsieur? Que veut dire ceci ? Ces deux taches couleur de lie, l'une sur Ja hanche gauche, l'autre sur le sein droit, par quelle extravagante fantaisie avezvous pu croire que je les avais, moi? Ah! certes, c'est une injure, dont je me vengerai terriblement !