JULIETTE AUX ENFERS III
Lui mettaient sur les épaules un cachemire de Lyon, à fond blanc, à grandes palmes, lui posaient sur les cheveux une coiffe-turban oii s'érigeait une plume verte et où était adaptée une perruque grise
Qui pendait en longues anglaises. Et Juliette, forcée de se mirer dans le cruel miroir, regardait, avec des yeux agrandis par un affolement d'épouvante, cette lamentable
Provinciale, un cabas au bras, à qui elle ressemblait, hélas ! A la vue d'un tel supplice je ne pus retenir mes larmes et je m'écriai : « O Catulle, ô mon maître,
Par quel crime cette pauvre âme a-t-elle mérité un châtiment aussi barbare? » Et mon guide : « Interroge-la, » dit-il.
Alors moi : « O pauvre âme, ta faute fut sans doute étrangement exécrable. Viens plus près, parle-moi. Celui qui l'adorait. l'cLS-tu trompé
Dans sa propre maison, dans le cher lit sacré par vos premiers baisers ? Peut-être tu as profité de son sommeil heureux pour lui plonger un couteau dans le cœur, ou de sa faim confiante pour
Mêler quelque drogue fatale à la sauce des écrevisses à la bordelaise?» Mais Juliette, blême d'horreur, l'œil toujours fixé sur l'image vengeresse : « Non, dit-elle,
Non, je ne l'ai pas trompé, je ne l'ai pas frappé au cœur, je n'ai pas mis d'aqua-tofana dans la sauce, et cependant je mérite mon incomparable supplice, car, un soir,
Un soir de tendresses et de délires, dans notre cher lit, sous la lueur mystérieuse de la lampe qui va s'éteindre.
JULIETTE AUX ENFERS Ilo
Tandis que Valentin m'enlaçait éperdûment de l'ineffable caresse à qui rien ne survit, moi, je regardais frétiller et courir une petite mouche, et je l'ai attrapée^ cette mouche,
D'un vif mouvement de la main, sur la dentelle de l'oreiller. »
ZO PERSPTCA.CE
Il y a tout un jour que Zo n'a vu ni Jo ni Lo. Elle sonne à tour de bras. Elles se font quelquefois de ces petites visites, dans la matinée, amicales.
— Bonjour, Rosette. Jo est là?
— Non, Madame est sortie.
— Déjà !
— Avant dix heures.
Zo a un petit rire. Pour que Jo, qui adore
ZO PERSPICACE Il5
les grasses matinées sur l'oreiller fripé où l'on cause a deux, se soit levée de si grand matin, il faut qu'elle ait eu à remplir quelque tendre devoir. Car Jo est une personne pleine de suite dans les idées, qui ne se distrait d'un amour que pour un autre amour. Mais chez qui est-elle allée ? Chez le vicomte d'Argelès, dont elle vantait, l'autre semaine, à la petite Lo, la moustache blonde qui se retrousse à peine et les yeux d'un bleu sombre ? peutêtre ; ses caprices, parfois, ne durent pas moins de huit jours. Chez M. de Marciac ? ce n'est pas invraisemblable : « Tiens, lui a-t-elle dit avant-hier, où donc avez-vous mis cette jolie aigue-marine avec un Eros gravé, qui était sur la cheminée de votre fumoir ? — Sous mon oreiller, madame. — Eh ! pourquoi donc monsieur ? — Pour que vous l'y veniez prendre ! » Il est permis de croire aussi qu'elle avait un rendez-vous — d'affaire, avant le Palais, — chez M° Les Brouzils, jeune avocat fort à la mode, qui ne plaide que les sépa-
Il6 LES BOUDOIRS DE VERRE
rations, toujours contre les maris ; et rien n'empêche de supposer qu'elle a accepté de déjeuner avec M. de Puyroche qui a réuni une collection complète des eaux-fortes de Rops, tout à fait jolie à regarder au dessert.
Zo, curieuse, imagine un moyen de tirer la chose au clair. Dis-moi comment tu t'habilles, je te dirai oii tu vas.
— Quelle robe avait ta maîtresse, Rosette ?
— La robe de drap gris fer.
— Avec un corsage à gilet et le petit col droit comme un collet d'uniforme ?
— Oui, madame.
— Tiens ! tiens ! Et quel chapeau ?
— La toque hongroise, un peu sur l'oreille, en feutre.
— Sans fleurs ni plumes ?
— Rien qu'une ganse noire avec une boude d'acier.
— A merveille ! Des gants ?
— Non, pas de gants.