‹ Les boudoirs de verreChapitre 75 sur 102 · LE MARI MÉDIUM · texte numérisé non relu

LE MARI MÉDIUM

à d'invisibles esclaves : le bois n'a pas encore craqué ni seulement tressailli. Quelques personnes, déjà, dissimulent mal leur lassitude ; les unes bâillent, d'autres s'abandonnent peu à peu à un ensommeillement qui va ronfler, lorsque enfin M. Duruflet s'écrie :

— J'ai senti quelque chose !

— Moi aussi, dit M. Achille Bernard.

— Moi aussi, dit Mme Duruflet.

Alors, le médium, debout, en secouant sa chevelure :

— Mes amis, vous allez assister à des manifestations tout à fait surprenantes, et qui, permettez-moi de m'en glorifier, n'avaient jamais été obtenues avant mes expériences. Les Esprits qui m'obéissent ne se bornent pas à se signaler par des coups frappés ou par le soulèvement des pieds d'une table; non, ils se matérialisent, — sans cesser, il est vrai, d'être invisibles, — et ils se prouvent en touchant non seulement des objets inanimés mais des êtres intelligents.

Au surplus, les paroles sont vaines : les faits vous convaincront.

Cela dit, M. Duruflet se tourne vers sa femme, une petite créature, fraîche, bien en point, très rose, qui a tout à coup dans les yeux je ne sais quel trouble de prophétesse visitée par le dieu.

— Qu'éprouves- tu? demande-t-il.

L'œil plus hagard encore et s'allumant, elle répond :

— Une main se pose sur mon pied.

M. Duruflet considère l'assistance, circulairement, avec un air de triomphe.

Puis, à sa femme :

— Et maintenant ?

— La main monte le long de ma jambe.

— Bien.

— Elle s'arrête, elle me serre le mollet.

— Bien.

— Elle me prend le genou. Il me semble que des doigs dégrafent ma jarretière,

— Très bien.

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Mme Duruflet, des fusées dans les yeux et rouge jusqu'aux oreilles^ ne dit plus rien.

Le médium, un instant, respecte ce silence ; mais il ne tarde pas à demander ;

— Et maintenant ?

— Je ne sens plus rien.

— C'est étrange, dit le bon M. Duruflet, un peu décontenancé par l'interruption du prodige. Mais, ajoute-t-il en promenant son regard sur ses invités, je vous assure que, la dernière fois, — demandez plutôt à Mme Duruflet, — l'Esprit ne s'en est pas tenu là !

LE SERMENT D^ALAETTE

La baronne Alaette a fait un grand serment. Aujourd'hui même, à partir de minuit, elle cessera d'être la mondaine affolée qu'elle a été pendant trois ans. Ni bals, ni promenades à cheval dans l'allée des Poteaux, Elle ne saura plus l'adresse des couturiers fameux. Les coquetteries, Jes flirtations, « qu'est-ce que cela ! » demandera-t-elle ; et si elle voit passer une de ses anciennes amies avec la

LE SERMENT d'aLAETTE 253

figure trop blanche et les frisons trop roux, « c'est donc vrai, dira-t-elle, qu'on se met de la poudre de riz et qu'on se teint les cheveux ? » Même elle fermera sa porte à ce pauvre Aurélien, — oh ! la mine attrapée qu'il aura, — et, cette porte, elle ne la lui rouvrira jamais. Car elle prétend être, désormais, la plus irréprochable des épouses. Des robes noires, très montantes, et le cœur paisible sous la robe modeste. Une femme de foyer. Elle s'occupera de son ménage, vérifiera les comptes de la cuisinière. Elle ne sait pas faire les confitures, eh bien ! elle apprendra ! Quant à la cause de ces honnêtes résolutions, ne la cherchez pas dans quelque mélancolie après un cotillon mal conduit, ni dans quelque dépit d'avoir été, au dernier bal rose de la comtesse Amédine, moins jolie que Mme de Soïnoff ou que la marquise de Portalègre. D'abord, la plus jolie, c'est toujours elle. Non, si elle se résigne noblement à une vie de sacrifices, c'est qu'elle a été trou-

blée jusqu'au fond de la conscience par les reproches de son confesseur. Il n'y a pas à dire, elle était sur le chemin de la perdition. Encore quelques extravagances, c'en était fait de son salut. Le bon prêtre lui a dit : « Votre ange gardien, pour vous quitter à jamais, ouvre déjà l'une de ses ailes blanches ! » Refermez-la, doux ange ; vous n'aurez plus à rougir des robes décolletées où la fraîcheur des seins, comme des sorbets à la neige, s'offre dans la double demi-coupe du corsage ; et vous n'entendrez plus Aurélien dire des paroles coupables, à genoux, avec des gestes. Mais pourquoi ce moment fixé : minuit? Pourquoi un délai, si court qu'il soit? parce que la mondaine repentie a besoin de quelques instants, — il est onze heures du soir, — pour éloigner d'elle les chers et dangereux souvenirs de sa vie de naguère. Elle se met à l'œuvre, courageusement. Dans le tiroir de ce cabinet japonais, des lettres sont éparses. Il écrivait si tendrement, Aurélien.

LE SERMENT d'ALAETTE 255

Elle ne relit pas les lettres, les déchire, les allume à la bougie, les jette toutes flambantes dans la cheminée. Cela fait peu de fumée, les anciennes amours. Elle tire d'un cofi'ret de santal un tout chétif bouquet de violettes fanées, elle se souvient du jour d'été, à la campagne, de la petite fille en haillons qui vendait des fleurs dans la rue du village, et qui a dit, en s'en allant : « C'est ceux-là qui s'embrassaient sous les arbres, tout à l'heure. » Il lui vient aux cils une larme, qui tombe sur le bouquet. . . Eh bien ! qu'est-ce donc ? Elle essuie la larme, très vite, et, sur les lettres qui brûlent encore, d'autres reliques suivent dans les flammes les violettes fanées. Elle se hâte. Il faut qu'à minuit tout soit fini! Dès minuit, — selon son serment, — elle se cloitrera dans l'austérité, dans le calme, dans le devoir. Mais voici que la porte s'ouvre, quelqu'un entre, quelqu'un que Louisette a laissé passer, par habitude. « Aurélien ! vous ! en ce moment ! Oh ! partez, allez vous-en, je le

veux ! » Hélas ! il n'entend pas, ou feint de ne pas entendre. Il s'agenouille, il dit, avec des gestes, les paroles coupables qui font s'ouvrir l'aile de l'ange gardien. Elle ne veut pas écouter, elle le repousse, avec fermeté d' abords avec un peu de langueur bientôt. Comme on est faible, pourtant. Déjà ses bras pendent, alanguis, et sa tête se renverse, dans les cheveux déroulés, sur le dossier du fauteuil bas. « Allons ! soit, murmure-t-elle, puisque tu l'exiges, cruel ! » Puis, après un coup d'œil à la pendule : « C'est égal, vous avez eu de la chance de venir si tôt, car, je vous assure, un quart d'heure plus tard, iln'étaitplus temps !»

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