LA FLÈCHE
nez gras qui rit et se retrousse comme pour aller jouer sous les rubans du bonnet avec les frisons fous. « Je me contenterais fort bien de la suivante ! » Mais la comtesse, grande et blanche sous l'avalanche noire de ses cheveux défaits, était en vérité la plus belle femme qui eût jamais changé de chemise devant une armoire à glace ; quand même on aurait moulé sur la fermeté bombée de son sein une coupe d'un métal mille fois plus précieux que l'or, le contenant, sachez-le, n'eût pas valu le contenu ! Comme la chemise, levée en rond par Louisette, allait glisser le long de la peau grasse et lisse, il y eut un bruit grinçant de soie qui se déchire, et une flèche, après avoir soulevé le store, tomba sur le tapis. Une flèche ! d'où venait-elle ? qui l'avait lancée ? Une flèche, à Paris, rue Castiglione, au troisième étage, comme dans les solitudes forestières autour d'un wigv^am de Peaux-Rouges 1 Louisette remarqua qu'un papier tenait par
un fil au projeciile. « Une lettre, madame 1 » Et la lettre était bien faite pour faire succéder la colère à la surprise. « Voisine d'en face ! J'ai vingt-cinq ans, le contraire de l'anémie est la maladie dont je suis destiné à mourir, et par cette soirée brûlante, ô la plus belle personne du monde, je suis seul ! tandis que vous laissez tomber un à un tous les voiles devant le miroir charmé. Vous reconnaîtrez, je pense, que, dans cet état de choses, la charité la plus vulgaire vous ordonne un choix-immédiat entre ces deux lignes de conduite : fermer les fenêtres, ou bien ouvrir la porte. » Croyez qu'en un clin d'oeil, volets, fenêtres, tentures, tout fut clos hermétiquement ! Et la comtesse ne se remit qu'avec peine de son alarme. Il lui semblait toujours que le regard de l'insolent voisin était sur elle à travers le bois et les étoffes. Enfin, calmée peu à peu, elle se glissait dans le lit, furtive, avec la peur encore d'être vue, lorsque Louisette s'écria : « Mais elle est très