‹ Les boudoirs de verreChapitre 96 sur 102 · L'APPARTEMENT INHABITABLE · texte numérisé non relu

L'APPARTEMENT INHABITABLE

— Comment ? dit Lo, tu déménages I Jo répondit :

— Je déménage.

— C'est une grande folie ! Où retrouverastu cet appartement étroit, joli, intime, disposé à souhait pour les visites furtives qui se glissent dans le boudoir sans passer par le salon, et si adroitement précautionné de portes qu'en cas de surprise, la retraite est

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toujours possible par le corridor qui mène à l'escalier de service ? Puis, quitter un logement, c'est quitter aussi tous les chers souvenirs de la vie que l'on y a vécue. Est-ce que tu ne tiens pas à la fenêtre d'où tu as si souvent regardé venir Gontran, Gaston, ou Ludovic ? Eh ! mignonne, s'ils allaient ne pas venir quand tu les guetteras par une autre croisée ! Des bonheurs ont niché dans chaque coin ; tu n'emporteras pas les bonheurs si tu laisses le nid. Pourras-tu songer sans chagrin qu'un canapé banal, — acajou et moquette à médaillon, — usurpera la place de ta chaise longue, toute soie et dentelles frippées, dans le fond du demi-jour où tu laissas faire mille folies ? On dit que les murs ont des oreilles ; ils ont peut-être des bouches ; si ceux de ta chambre s'avisaient de répéter aux nouveaux locataires les choses qu'ils ont tant de fois entendues ? Petite Jo, il faut avoir soin de sa réputation. Pour ce qui est de moi, je n'abandonnerais pas sans inquié-

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tude l'appartement où j'ai tant de fois retiré mon corset devant l'armoire à glace en bois des îles, — ni sans quelque jalousie ! car enfin, les amours de naguère sont des espèces de revenants ; et ils pourraient bien, quelque nuit, ramenés par l'habitude et trompés par les êtres accoutumés, prendre pour mon lit celui de quelque antique bourgeoise endormie sous ses papillottes !

Jo, pendant ce discours, était devenue très sérieuse. Pas un mouvement, elle si lutine d'ordinaire et qui ne saurait tenir en place. Extraordinairement grave ! Vous eussiez dit d'un petit lapin batteur de tambour, qui cesserait tout à coup de battre du tambour.

— Hélas ! soupira-t-elle, j'ai songé à cela, à beaucoup d'autre choses. Mais que veuxtu, chérie, il faut se faire une raison ; il est certain que je ne puis plus loger ici.

— Pourquoi donc ?

— Ecoute. Je dois t'avouer d'abord que j'ai une habitude, oh ! tout à fait innocente, mais

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à laquelle il me serait impossible de renoncer.

— A cause de son innocence ? dit Lo.

— Evidemment, dit Jo. On m'a raconte, — je ne sais qui, je ne sais quand, — qu'ur.e illustre impératrice romaine avait coutume, le lendemain de ses premières complaisances pour un beau chevalier de la cour ou pour quelque jeune esclave de Gaule, de conserver précieusement sous les étoffes et les fourrures de son lit la robe dans laquelle elle avait mal résisté. Un exemple d'impératrice ne saurait être mauvais à suivre : je ne manque jamais, le matin, quand je m'éveille, de fourrer entre le sommier et le matelas la chemise de chaque première nuitée d'amour.

— Voilà qui n'est point mal imaginé ! dit Lo. De la sorte, on dort sur les délices passées, sur les plus douces, puisqu'elles furent celles des premiers abandons ; on a une couche rembourrée de souvenirs ; et, quand le hasard de nos faiblesses nous incline à de nouvelles défaillances, ce doit être une chose

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assez piquante de superposer, au passé, le présent, d'aimer sur les amours anciennes. Mais, en vérité, petite Jo, je ne vois point du tout quel rapport ceci peut avoir avec ton déménagement ?

— Eh I dit Jo, un rapport très intime. Tu vas comprendre. Il y a un an que je loge ici, et ma chambre à coucher est si basse de plafond que bientôt je ne pourrais plus mettre la tête sur l'oreiller sans m'accrocher les cheveux ou m'égratigner le nez au plâtre de la corniche 1

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