RÉPÉTITION GÉNÉRALE
Mars et de Vénus ; et vous verrez qu'avec les costumes, dans la lumière électrique, ce tableau vivant nous fera le plus grand honneur, la semaine prochaine, chez Mme de Soïnoff. Ah ! vous avez joliment bien fait de venir répéter avec nous.
— Suis-je bête! pensa le mari, charmé, en s'asseyant sur la chaise qui avait été une massue, j'avais oublié les tableaux vivants !
Puis, à voix haute :
— Oui, ce ne sera point mal. Cependant, — vous ne m'en voudrez pas de cette franchise ? — il me semble que M. de Puyroche n'a pas l'air assez extasié pour un dieu qui tient dans ses bras une déesse aussi belle que vous, madame !
sous LE LIT
Oui ! sous le lit ! comme une chatte poursuivie, elle s'était fourrée sous le lit ! et elle y était restée jusqu'au matin, la tête contre la plinthe, craignant de laisser voir ses talons roses, tout entière, entre le tapis qui gratte et le bois qui égratigne,et parce qu'elle était en chemise, elle se trouvait plus mal à l'aise encore que le chevalier de Faublas sursautant sous le sopha à chaque bruit de baiser.
sous LE LIT 3l7
— Eh ! bon Dieu, ma petite Zo, lui dis-je, qu'est-ce donc qui vous avait réduite à choisir une telle cachette, et que faisiez-vous, dessous, vous qui êtes si charmante, dessus ?
— C'est tout une histoire ! dit Zo. Figurezvous qu'en sortant du théâtre, nous avions eu la fantaisie, Jo et moi, d'aller souper chez Lo. Une personne de précaution, la petite Lo ! Elle a toujours sur un guéridon de Chine, dans des assiettes de Saxe, un perdreau froid et un buisson d'écrevisses, à cause des réveils possibles. Ah ! le joli souper ; un vin qui met la folie aux yeux; et mille bavardages. En peignoir qui ne tient pas. On se verse à boire avec des bras nus. C'est comme une dînette après le bain, avant le corset. Jo a une façon de sucer les écrevisses qui fait pouffer de rire. Tiens, est-ce qu'on ne peut plus s'amuser, maintenant, entre amies ? Quand il y a des hommes ce n'est pas si drôle, parce qu'on prend garde à ce qu'on dit,
3l8 LES BOUDOIRS DE VERRE
et à ce qu'on fait. Moi, d'abord, vous savez, j'ai de la tenue ! Mais, entre soi, dame, c'est différent, il n'y a pas de mal à se laisser aller un peu, n'est-ce pas ? A trois heures du matin, nous n'avions pas fini de rire et de raconter des histoires, — cette Jo, quelle folle ! — et il était trop tard pour rentrer chez soi ; puis, le vin, qui grise la tête, grise lès jambes aussi. Bah ! le lit était assez grand. Vous connaissez le lit de Lo ? Non? C'est extraordinaire. Très grand, avec de la peluche changeante qui remue et des dentelles partout. Ce ne fut pas long de se déshabiller, je vous assure, et vous pensez si on était de belle humeur,'en sautant sur les draps comme de petites filles ; Jo faisait encore un tas de farces ! Je crois qu'on n'aurait jamais dormi si on n'avait pas eu les paupières un peu lourdes, à cause du joli vin. Mais voilà bien une autre histoire î Nous avions à peine fermé les yeux qu'il y eut un bruit de pas, dans l'antichambre, dans le salon. « Aïe ! dit Lo, c'est Ludo-
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vie ! il faut que l'une de vous se cache ! — Oui, oui, dit Jo, cache-toi, Zo ! » Fort bien ! mais où ? Je sautai du lit. Aucune issue, sinon la porte du salon par laquelle Ludovic allait entrer. Les placards? pleins de robes. Le cabinet de toilette ? il y viendrait peut-être. Alors, ma foi, je me mis à quatre pattes, je m'allongeai, je glissai, et Ludovic pénétrait dans la chambre au moment même oii je disparaissais sous le lit.
— Pauvre Zo ! dis-je. Mais pourquoi diantre aviez -vous une si belle peur ?
Zo devint très sérieuse.
— Monsieur, dit-elle, j'ai l'air un peu fou, c'est possible. Mais, en réalité, je suis très soucieuse de ma bonne renommée, et de celle des personnes que j'estime.
— Eh bien?
— Eh bien, dit Zo, les gens, depuis un temps, font voir de telles pruderies et Ludovic, pour sa part, a des principes si austères
que s'il m'avait trouvée auprès de mes deux amies il aurait été capable de s'en montrer fort scandalisé!