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ivres-morts couchés sur le bord de la route ou dans leur herbage.
« Le jour du marché (trois foi s- par semaine) le patron passe toute la journée au caljaret, où il l)oit entre 20 et 40 tasses de café.
(( Un café se compose d'une première tasse de vrai café auquel on substitue, à mesure qu'il s'épuise, une quantité considérable d'cau-de-vie sous le nom de pousse-café, rincette, surrincette, consolation, gloria, etc., et(;.
« Le gros bourg de la plaine en question a une population de 4 <^>oo habitants ; on y compte 28 cafés, tous « prospères », et autant de « caboulots ».
(( Du coté de Fiers et de Falaise, les ouvriers des champs boivent jusqu'à un litre d'eau-de-vie de cidre dans une journée. Ils l^oivent un grand verre à la fois comme nous boirions de l'eau. »
Mais les femmes, en Normandie, ne le cèdent, paraît-il, en rien aux hommes comme appétence pour l'alcool des bouilleurs de cru.
« On croit généralement, dit Brunon, que les femmes l^oivent moins que Thommc, parce que, chez elles, le vice est caché avec plus ou moins de soin. 11 faut malheureusement abandonner cette dernière illusion et tous ceux qui ont étudié les faits avec quelque soin, disent que la femme en Normandie boit plus que l'homme. »
Et ('e même enquêteur ajoute : « Dans un Jjourgqui est trop (!élèbre pour que je le nomme, le goùl |)Our ral(-()ol est si graFid clie/ les femmes (ju'cMcs ne; soilcnl pas cb» ihv/. cHes sans uiu» lioh» (buis Kmii' poclic. .b'uiies et vicMlles ne vont pas chez l'épicier acheter i\eA\\ sous de sel sans boire \\\\ verre. La rue qu'elles habitent porte le nom de la rue de la
iGo LE rOI\T DE VIE IIYGI É.MQUE
Fiole. Leur ineoiuliiite est notoire. Quoique leurs inaris travaillent au loin, elles ont, comme les femmes (les marins, beaucoup d'enfants, le plus souvent 8, 10, 19.. Les deux tiers de ces enfants meurent. Les petites filles sont recueillies par les Sœurs qui leur donnent le déjeûner, le goûter et des vêtements. Les femmes revendent pour dix sous^ ces vêtements d'une valeur de 3 ou 4 francs. On cite une femme qui vendait pour boire la laine de ses matelas et la remplaçait par du foin pendant l'absence du mari ».
Voilà comment on s'alcoolise en Normandie, dans les régions à bouilleurs de cru. Pour ne pas être suspecté de partialité en ne citant dans cette enquête qu'un témoignage — si compétent soit-il — nous reproduirons, en terminant ces considérations hygiéniques, les faits observés encore dans cette même Normandie, par un directeur d'école normale d'instituteurs, M. Marival ('). Laissons la parole à cet éducateur qui trace de l'alcoolisation dans le département de la Manche un tableau d'un réalisme saisissant: (( Dans l'inquiétant développement que l'alcoolisme a pris en France depuis quelques années, dit-il, l'un des facteurs les plus importants, a été incontestablement, dans certaines régions, le privilège des bouilleurs de cru. Je n'en veux pour preuve que ce que j'ai pu apprendre et constater auprès des instituteurs et des habitants du département de la Manche, pendant un court séjour que j'ai fait dans ce pays en qualité d'inspecteur primaire.
« Il arrive, en effet, que très fréquemment la provision de cidre récoltée dans les fermes dépassant la
(*) Marival. Le privilège des bouilleurs de cru et l'alcoolisme dans le département de la Manche. Congrès international contre l'abus des boissons alcooliques. Annexe i. t. II, Paris, 1899.
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consommation annuelle, lorsque la nouvelle récolte approche, chaque propriétaire se préoccupe de débarrasser les tonneaux encore remplis. Aucun débouché n'ayant été assuré à ce stock de cidre, les propriétaires se bornent à le faire distiller. Ils en fabriquent ainsi une eau-de-vie d'autant plus nuisible que l'alcool éthylique y est associé à d'autres substances encore plus nuisibles, et que le titre en est habituellement d'au moins 60*^.
a Les quantités d'eaux-de-vie ainsi fabriquées dépassent l'imagination. Dans un très grand nombre de maisons comptant huit ou dix personnes, il existe des provisions d'eau-de-vie s'élevant à un, deux et même trois tonneaux de 12 à i4oo litres chacun.
« On devine le résultat: la tentation que crée une provision pareille de poison mis à la portée du consommateur, l'amour-propre du propriétaire qui s'imagine que le produit de sa récolte est ce qu'il y a de meilleur; l'abondance du produit toxique, toutes ces conditions réunies font que Ton consomme dans les campagnes des quantités prodigieuses d'alcool. Le café est devenu un simple prétexte à boire de l'eau-de-vie. Dans les cabarets on demande un sou de café, avec sous-entendu cinq ou six sous d'alcool. Nulle part le préjugé de la valeur de l'alcool comme aliment ou fortifiant n'est plus profondément enraciné, à tel point que j'ai vu des pères de famille additionner la tasse de café de leurs fillettes de huit à dix ans d'une bonne rasade d'eau-de-vie.
« L'alcoolisme s'étenddesmaîtresauxdomestiques, et les premiers donnent souvent à leurs journaliers de l'eau-de-vie on guise de complément de salaire, eau-de-vie, qui est ainsi écoulée, en fraude, sans a(;(juitter les droits de régie.
AntiirAUME. nouilleurs de cru. il
l6i LE VOISr DE VUE HYGIÉNIQUE
(( Evidemment, la répression de la fraude, la suppression môme du privilège, seraient à l'iieure actuelle à eux seuls, des remèdes tardifs et insuffisants. Je pense qu'ils s'imposent néanmoins, et qu'il faudra y joindre une vigoureuse campagne pour persuader les instituteurs d'abord, et les populations ensuite, du pouvoir nocif et toxique de l'alcool. Il y va de la conservation et de la préservation d'une de nos plus belles et plus vigoureuses races françaises que le fléau menace d'abâtardir. »
Nous pourrions multiplier les citations de ce genre, toutes aussi démonstratives de l'intoxication intense des régions de bouilleurs de cru. Le seul remède efficace à employer contre une pareille épidémie d'alcoolisme (qu'on nou.s passe cette expression), c'est celui qui diminuera chez le producteur la consommation de l'alcool naturel bien plus que celui qui se préoccupera d'en améliorer la qualité. Est-il permis, dans ces conditions, de songer, par une suppression partielle du privilège, à accorder encore chaque année à plus de 900 000 familles de bouilleurs de cru, 10 litres d'alcool à 100" exonérés de tout impôt!
« Ce ne serait pas là une prime donnée à l'agriculture mais une prime donnée à l'alcoolisme ! » Gomment ! c'est quand la consommation de l'alcool a triplé depuis cinquante ans ; c'est quand tout le monde est d'accord pour déplorer les progrès de l'alcoolisme, et qu'il apparaît nettement qu'il faut s'appliquer à diminuer la consommation de l'alcool par tous les moyens possibles, qu'on irait par la mesure la plus illogique et la plus funeste à tous les intérêts, fournir presque gratuitement chaque année aux habitants des campagnes déjà intoxiqués en grand nombre, 180 000 hectolitres d'cau-de-vie àSo*'!
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« Dès lors qu'il s'agit de cette substance nocive qui s'appelle l'alcool, nous demandons formellement qu'il n'y ait aucune exonération, parce que nous sommes bien convaincu que le jour où le bouilleur de cru devra payer l'impôt pour l'eau-de-vie par lui distillée, il sera beaucoup moins porté à en faire une consommation individuelle ou familiale.
« En définitive, soit qu'on se place au point de vue du droit, soit qu'on se place au point de vue de l'encouragement à donner à l'agriculture, soit qu'on se place au point de vue du fisc, soit enfin qu'on se place au point de vue plus élevé de la lutte contre l'alcoolisme, c'est-à-dire au point de vue hygiénique et moral, il nous semble qu'il y a la plus grande utilité, la plus grande urgence à mettre fin à ce privilège des bouilleurs de cru et à faire cesser cette situation qui choque le bon sens, la morale et l'hygiène et qui se résume dans ces mots : l'inégalité devant l'impôt (^) ».
{^> JoFFROY. Les bouilleurs de cru et l'alcoolisme. Gazette des hôpitaux, î8qG.