Le Duc d’Antin et Louis XIV, par J. Guiiirey, p
princes de Bavière vinrent visiter Paris, ils n’hésitèrent pas à aller voir ses ateliers. Ainsi, aucune consécration ne manqua à sa célébrité, pas meme celle que donne la presse.
On connaît, en effet, le mauvais jeu de mots que se permit l’abbé de Marolles, dans sa description de la fameuse Galerie du Louvre et dans l’énumération des artistes qui l’occupaient de son temps :
Boule y tourne en ovale.
En 1684, Brice, venant à parler de lui à propos de ces mêmes logements du Louvre, écrivait : « Il fait des ouvrages de marqueterie extraordinairement bien travaillés et que les curieux conservent soigneusement. » L e Livre commode, de 1691, n’est pas moins élogieux; après avoir vanté « les meubles d’orfèvrerie, fabriquéz avec grande perfection par M. de Launay, orfèvre du roy, devant les galeries du Louvre », il ajoute : « M. Boul (sic), son voisin, fait des ouvrages de marquetterie d’une beauté singulière »
Au siècle suivant, bien que la mode eût changé, et que le goût des délicates mosaïques de bois exotiques eût remplacé celui des fastueuses marqueteries associant le cuivre à l’écaille, Boulle eut cette bonne fortune exceptionnelle que ses productions ne furent jamais dédaignées, et ses beaux meubles, traités à l’égal des œuvres d'art les plus recherchées, prirent place dans les galeries des curieux les plus illustres. Les auteurs des Descriptions de Paris si nombreuses à cette époque ne manquent pas de signaler ses ouvrages à l’attention des étrangers. Piganiol de la Force (Description de Paris, t. Y, p. 236) cite avec éloge les meubles de sa main qui ornaient le cabinet de M. de Jullienne. On y admire surtout, dit-il, « un grand nombre de tables., cabinets, feux, armoires, etc., de la composition du fameux Boulle, ébéniste ; ses ouvrages, quoique faits il y a plus de quatre-vingts ans, sont encore très recherchés et préférés à tous ceux de notre siècle dans ce genre, par la beauté et simplicité des formes, jointes au goût exquis des ornemens de bronze doré ». Parlant également de lui, Dargenville, dans son Voyage de Paris *, constate qu’il « étoit Architecte, Peintre et Sculpteur en mosaïque. Son mérite, ajoutet-il, est généralement connu ». Autre part, à propos de la collection de Blondel de Gaigny, il dit encore : « On y voit avec plaisir plusieurs commodes, tables et autres beaux ouvrages du fameux Boule. » Lazare 1. A Paris, chez de Bure, 1745, p. 1 3 7 et 430.
FRANCE. — ARTISTES INDUSTRIELS
LES ARTISTES CÉLÈBRES
Duvaux, le plus achalandé des marchands de l’époque, le fournisseur attitré de la famille royale et de Mme de Pompadour, a bien soin, dans son Livre- Journal, de signaler les meubles sortis de ses ateliers, qui passent par son magasin, et qui sont acquis, au surplus, par les plus illustres amateurs de ce temps. Le 11 septembre 1753, Duvaux vend à Mme de Pompadour « un lustre de Boulle en bronze ciselé, doré d’or moulu, à huit branches, très beau », du prix de 960 liv. Le 24 du même mois, il livre au marquis de Voyer « deux armoires de Boulle, de 36 pouces de haut sur 5 pieds 9 pouces de long, à trois portes très belles », de 2,400 liv. Le 12 novembre suivant, c’est M. de Boulogne qui lui achète un lustre à huit branches. Enfin, le 14 décembre 1757, il factura 840 liv. à la marquise de Marigny « une pendule et baromètre tenant ensemble, de marquetterie de Boulle garnis en bronze doré1 ».
Le Catalogue de la vente de Julliot, autre marchand célèbre2, mentionne les meubles de Boulle au milieu des « effets » les plus précieux, des anciens laques, des lustres en cristal de roche, des marbres, des bronzes, des agates taillées. Un troisième marchand non moins connu et fort apprécié, lui aussi, Lempereur, dit, en parlant de lui, dans la préface de son Catalogue : « Son imagination conduite par le sentiment qu’il avait des belles formes lui fit inventer des ouvrages d’un genre neuf et sur lesquels la mode n’a pas encore exercé son caprice. Les meubles que le luxe ou l’utilité avaient mis de son temps en usage, ont été exécutés par lui sous des formes élégantes, ingénieuses et enrichies d’un travail de marqueterie très recherché et d’ornemens en bronze doré d’un excellent style. »
Du reste, dans toutes les annonces des grandes ventes de ce temps, on réserve à ces beaux ouvrages une place d’honneur. Les Catalogues du marquis de Ménars (1766), de M. de Jullienne (1767), de M. de Lalive de Jully (1770), de Randon de Boisset (1777), del’orfèvre Dubois (1780), du duc d’Aumont (1782), du chevalier Lambert (1787), disent assez dans quelle estime on les tenait. De toutes parts c’est un concert d’éloges sans exemple. Mariette, dont l’opinion était alors décisive, écrit en parlant de notre artiste : « Il passa, dans tous les temps et chez toutes les nations, pour le premier homme de sa profession. Ses meubles enrichis de bronzes
1. Livre-Journal de Lazare Duvaux , t. II, p. 170, 176, 184, 840, etc.
1. Catalogue des marbres, bronzes, etc., composant le magasin de Julliot marchand rue Saint-Honoré. (Paris, 1777.)
GAINE d’horloge EN MARQUETERIE, IMITATION DE BOULLE.
(Seconde moitié du xïiii' siècle.)
LES ARTISTES CELEBRES
magnifiques et d’ingénieux ornements en marqueterie sont d’un goût exquis et la mode ne leur fait rien perdre de leur prix. Ils sont plus recherchés que jamais; on veut les imiter et l’on n’en approche point1. » Et Mariette ajoute : « Cet artiste joignoit au bon goût la solidité; ses meubles sont aussy entiers après cent ans de service qu’ils l’étoient lorsqu’ils sont sortis de ses mains2. » Enfin il n’est pas jusqu’à l’expert Le Brun, qui ne rende pleine justice à cet ébéniste incomparable, « Les amateurs savent que leur annoncer des ouvrages de Boulle, c’est leur citer les meubles des plus belles formes et de la plus grande richesse par les matières précieuses qui les composent, par la perfection des modèles de bronze et la beauté de la dorure. Rien jusqu’à présent n’a remplacé ce genre de meubles; et ce n’est qu’en s’en rapprochant qu’on obtiendra les suffrages du temps et de la postérité 3. »
On pourrait aisément multiplier ces citations. Mais, sans nous arrêter aux éloges posthumes, il est facile de supposer que Boulle, extrêmement considéré par tout ce qui de son temps faisait autorité en matière d’art, ne devait pas manquer d’arriver dans sa profession à une situation exceptionnelle, extrêmement florissante et à peu près unique. Un très curieux document va nous apprendre quelle était l’importance de son artistique industrie. Ce document, c’est Y Inventaire dressé par Boulle lui-même, après l’incendie qui détruisit ses ateliers et réduisit ses magasins en cendres.
1. On ne se priva guère en effet de copier ces belles marqueteries et de s’inspirer des modèles de Boulle. A la vente de Le Brun (avril 1791), il se trouva six meubles de ce genre dont trois de première partie et trois de contre-partie. Leurs bas-reliefs très importants avaient été' modelés d’après les maquettes de Foucou, sculpteur du roi, et ciselés par Thomire. On sait que cette fabrication s’est continuée jusqu’à nos jours et dans quelles conditions (hélas!)