CHAPITRE VII
En 1720, André-Charles Boulle, âgé de soixantedix-huit ans, s’était adjoint des collaborateurs dévoués pour conduire une entreprise qui semblait un peu trop lourde pour un homme de son âge. Ces collaborateurs étaient ses fils, au nombre de quatre, si nous en croyons le père dessus de guéridon en marqueterie Orlandi , et qui , « mêlés à de boulle. ses travaux, n’étaient pas
inférieurs comme perfection à leur père, mais, au contraire, très experts dans la connaissance des Beaux-Arts » — au nombre de deux seulement, si nous nous en rapportons aux documents officiels, qui mentionnent uniquement Jean- Philippe et Charles-Joseph. Quant à Boulle, il concentrait ses soins à parfaire sa collection de tableaux, de dessins et d’estampes qui, après lui avoir été extrêmement utile dans Pexercice de sa profession, était devenue pour lui une distraction et une occupation pleine de charmes A Ses
1. Voici, du reste, comment le père Orlandi s’exprime à la page 63 de son Abeced.irio : a La grande unione cumulata di tutte le sorta di disegni d’antichi et modem pittori et di tante stampe gli fu sempre utilissima e chiamava questa maravigliosa raccolta sorgenie deli^iosa, clic al présente li serve di diletto c divertimcnto, avendo
LES ARTISTES CÉLÈBRES
fils habitaient avec lui aux Galeries du Louvre, dans le logement qui lui avait été octroyé par le roi et pour lequel, le 29 mai 1725, tous deux qualifiés « Ebénistes, cizeleurs et doreurs de Sa Majesté », obtinrent ce brevet de survivance, dont nous avons déjà dit un mot. Jusqu’à sa mort, du reste, ils demeurèrent chez leur père, en vertu de ce droit que possédaient les titulaires de ces logements d’avoir avec eux et chez eux les membres de leur famille.
Le 29 août 1720, les fils de Boulle firent, à la tombée du jour, suivant leur habitude, une ronde dans les ateliers paternels pourvoir, avant de les fermer, si tout était en ordre. Rien ne leur parut suspect et l’un d'eux déclara plus tard qu’étant retourné dans ces mêmes ateliers à minuit, il n’y avait remarqué aucune trace de feu. A une heure du matin, un sieur Boisdoré, logé vis-à-vis dans la rue Fromenteau, à la Croix de Lorraine , se mit à la fenêtre, y resta une demi-heure et n’aperçut, lui non plus, rien d’insolite. Enfin, sur les deux heures du matin, le plus jeune des fils Boulle, ne pouvant dormir à cause de la chaleur de la nuit, se leva, se promena sur la terrasse du jardin qui était devant sa fenêtre et son attention ne fut attirée par aucun incident’ qui pût faire prévoir un prochain sinistre. Il se recoucha, se rendormit même, et fut brusquement réveillé à trois heures et demie par les cris de plusieurs personnes.
Il se leva précipitamment, ainsi que son frère, et tous deux aperçurent une gerbe de flammes qui, partant des chantiers du sieur Marteau, entrepreneur de menuiserie des Bâtiments du roi, avait communiqué l’incendie à un de leurs ateliers. Le feu trouvait dans cet amas de bois sec un aliment facile. Il fit, en un instant, de tels progrès, qu’il se communiqua à une galerie au bout de laquelle était la chambre d’André-Charles Boulle. Bientôt celle-ci prit feu à son tour, et la marche de l’incendie fut si rapide qu’on ne put presque rien sauver des effets précieux et des œuvres d’art qui ornaient cette chambre, non plus que des collections de dessins et d’estampes que notre artiste y tenait enfermés dans quatre grandes armoires.
Sur les quatre heures, toutefois, les secours commencèrent à arriver. Mais il était trop tard; le fléau avait déjà accompli son œuvre. La galerie et le logement d’André-Charles Boulle ne formaient plus qu’un brasier.
renunziato i suoi ordegni a quattro suoi figliuoli, i quali, impiegati, nei lavori non sono inferiori di perfezione al padre, ma ben fondati per la cognizione delle buone arti
C’est à peine si les voisins, qui étaient accourus les premiers sur le lieu du sinistre, purent s’emparer de quelques portefeuilles. « Toujours pressé par un feu vif et violent, on fut obligé, écrit Boulle lui-même, d’abandonner aux flammes ce qu'il y avait de meilleur en dessins, estampes, médailles anciennes et modernes et autres curiosités. » La part de l’incendie faite de ce côté, tous les assistants portèrent leurs efforts sur un corps de logis séparé où se trouvaient des ouvrages exécutés pour Louis-Henri de Bourbon, connu dans l’histoire sous le nom de « Monsieur le Duc ». Là on fut plus heureux, et ces beaux spécimens d’ébénisterie purent être sauvés.