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COFFRE-COMMODE EN MARQUETERIE DE BOULLE

(D’après un dessin de Bérain.)

Un peu remis de la terrible émotion que lui causa cet effrayant sinistre, Boulle, qui déjà avant cette époque était assez mal dans ses affaires, prit le parti d’adresser une requête au roi ou, pour parler plus exactement, au Régent qui gouvernait la France, et rédigea un mémoire pour le produire à l’appui de sa demande. Ce mémoire nous a été heureusement conservé ' et grâce à l’inventaire qui s’y trouve joint il nous

i. Ce précieux document forme un cahier de 21 pages in-folio et se trouve au Cabinet des manuscrits de la Bibliothèque Nationale parmi les papiers de l’architecte de Cotte. [Suppl, français 2724, n" 5o.) Il a été' publié à deux reprises : dans le Cabinet historique de M. Louis Paris (n* de juillet i856, p. 175-188) et dans les Archives de l’Art français de la même année (pages 334-349).

LES ARTISTES CELEBRES

est permis de nous rendre un compte assez exact de ce qu’étaient les ateliers et les magasins que Boulle possédait au Louvre.

Tout d’abord, nous pouvons constater que ces ateliers devaient être assez vastes, car ils ne renfermaient pas moins de vingt établis. Sur ces vingt établis, deux étaient occupés par les menuisiers et les dix-huit autres par des ébénistes. Tous étaient pourvus de leur attirail complet, de scies, presses, villebrequins, etc., et par conséquent en pleine activité au moment de l’incendie. Indépendamment de ces vingt compagnons travaillant le bois, Boulle employait encore six bronziers ciseleurs et monteurs, dont les ustensiles et outils furent aussi détruits. Notre artiste 'évaluait cette première partie de sa perte 4,200 livres.

A côté de ces deux ateliers se trouvait un petit chantier de bois de menuiserie, chêne, noyer, sapin de France et de Norvège, en panneaux et en merrains, qui avaient acquis une valeur relativement considérable à cause du long temps qu’ils avaient passé dans ce chantier et de leur complète sécheresse, — cette sécheresse parfaite contribuait pour beaucoup à la durée et à la solidité des meubles que Boulle fabriquait. — Celui-ci estimait cette provision de bois à 1 2,000 livres.

Quant aux bois de placages, ils étaient dans un magasin spécial, enfermés dans de grandes boîtes et par conséquent à l’abri des influences atmosphériques. Ces boîtes étaient au nombre de douze et sont ainsi désignées : « Douze caisses de toutes sortes de bois de couleur, rares, servants aux ouvrages de pièces de raport ». Le même magasin renfermait, en outre, cinq caisses de petits panneaux en marqueterie préparée d’avance, représentant des fleurs, des oiseaux, des feuillages et autres dessins d’ornement de toutes sortes de couleurs, qui trouvaient leur place dans la confection des gros meubles.

A ce magasin attenait une petite galerie de 7 mètres de long sur 2 mètres de large, où étaient exposés les modèles de cire, de terre, de plâtre dont Boulle et ses collaborateurs s’inspiraient. Michel-Ange, François Flamand, Girardon étaient abondamment représentés dans cette galerie. Les réductions d’après les meilleures statues antiques y avaient aussi leur place marquée, ainsi qu’un certain nombre de modèles exécutés par Louis Lecomte, sculpteur peu connu aujourd’hui, mais qui eut son heure de célébrité L Qu’on joigne à ces modèles en terre et en

1. Louis Lecomte travailla beaucoup pour Versailles comme sculpteur ornemaniste, et modela des vases de bronze pour le jardin, les ornements des lucarnes, les

plâtre tous ceux que Boulle et ses fils avaient créés, les modèles en bronze de lustres, de bras et de grilles de foyer qu’ils exécutaient couramment, vingt bas-reliefs moulés sur les ivoires de Van Opstal conservés au Cabinet du roi, et l’on ne sera pas surpris que notre artiste ait estimé cette partie de son matériel à 36,ooo livres.

DOUBLE VANTAIL DE CABINET EN MARQUETERIE DE BOULLE. (Galerie d’Apollon, au Louvre.)

Après les ateliers venaient les magasins, où étaient déposés les meubles achevés, et aussi ceux dont la menuiserie et le placage étaient terminés, mais qui n’étaient ni polis ni vernis et n’avaient pas encore reçu leurs bronzes. La liste dressée par Boulle des meubles contenus, au moment de l’incendie, dans ces magasins nous apprend que ceux-ci devaient être également d’une certaine étendue.

trophées de la Grande Galerie. Comme statuaire, on lui doit un certain nombre de figures placées dans des niches décorant le château de Versailles et celui de Clagny. 11 est, en outre, l’auteur d’une statue de Louis XIV, dont une gravure de Vermeulen nous a conservé le souvenir.

LES ARTISTES CÉLÈBRES

Les ouvrages qui n’étaient pas de commande, c’est-à-dire qu’il faisait pour la vente courante, étaient représentés dans ce magasin par : « Douze bureaux de six pieds de long, plus ou moins avancés; — ■ Quinze armoires, dont douze de huit à neuf pieds de haut, fermant à deux portes pleines ; — Cinq serre-papiers de 6 pieds de haut sur quatre de large, à moitié faits; — Vingt cabinets anciens à plusieurs tiroirs, dont un étoit d’ébène et de pierre de Florence, sur un pied doré; — Dix commodes de différentes formes et grandeurs; — Douze coffres avec leurs pieds, de différentes grandeurs, de différents models, plus ou moins avancés; — Une douzaine et demye de guéridons de marquetterie, garnis de bronzes; — Douze tables, d’environ 4 pieds de long; — Six lustres de bronze de différentes formes. »

A cette provision de meubles courants il faut ajouter les ouvrages de commande, alors en cours d’exécution, et qui sont énumérés comme suit : « Premièrement : Quinze boistes de pendulles, presque toutes de differens models, et quasy faites ; — Une grande table, dont le dessus étoit de marbre, de huit pieds de long, avec un pied de marqueterie de cuivre et l’écaille de tortiie et tous les bronzes faits; — Cinq bureaux de cinq à six pieds de long, de marquetterie d’ccaille de tortue et de cuivre, et deux de bois de couleur très avancés; — Huit commodes différentes de marqueteries de bois violet et autres couleurs, avec des glaces devant les portes, servant à mettre des livres; — Huit feux ou grilles différentes pour des cheminées, sur des models neufs; — Neuf paires de bras de différentes grandeurs et différentes façons; — Deux lustres de bronze à huit branches ; — Deux médaillers de trois pieds et demi de haut. »

Ces derniers ouvrages, s’ils eussent été achevés, auraient représenté, au dire de Boulle, une somme de 90,000 livres sur laquelle il avait reçu 18,000 livres à-compte. Les autres étaient estimés par lui à 3o,ooo livres. Ainsi, en nous en tenant à son appréciation, l’ensemble de ses ateliers et magasins, avec le matériel, les modèles, les approvisionnements, les ouvrages finis et travaux en cours, pouvaient être estimés à 180,200 li v. , de laquelle somme il convient de déduire les 18,000 livres d’avances qu’il avait reçues, soit net 162,000 livres qui constituaient, pour un industriel de ce genre et de ce temps, et vu le pouvoir que l’argent avait alors, une mise de fonds relativement considérable.

Toutefois, ce n’était là que la plus faible partie de l’avoir de Boulle.

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